Les Groupes Ouvriers Communistes surgirent comme réalité organisée en tant que regroupement révolutionnaire maximaliste qui marqua le temps de la rigueur radicale qui sut progressivement émerger durant les années 1920. Au carrefour de l’expérience de l’Aufhebung des conseils ouvriers d’Allemagne et d’Italie, le premier numéro du Réveil Communiste fut publié à Lyon durant l’automne 1927 à l’initiative de Michelangelo Pappalardi, un bordiguiste d’Italie qui avait vécu outre-Rhin et qui avait su outrepasser à la fois les rigidités du bordiguisme officiel et les rêveries usinistes du conseillisme. Au fil du temps, dans les difficultés et contradictions des déterminations de l’époque et des particularités de l’émigration transalpine, ce groupe qui se qualifiait lui-même comme groupe de communistes intransigeants formalisa peu à peu et par-delà les limites qui fixaient les déterminations de l’époque, les jalons de conscience radicale qui permirent les mises en perspective ultérieures conformes à l’auto-émancipation prolétarienne. Dans le prolongement des activités pratiques et théoriques entreprises, c’est L’Ouvrier Communiste qui prit la suite de 1929 à 1931. Tout en demeurant isolé et très minoritaire, ce regroupement d’un peu plus d’une dizaine de membres eut la riche capacité d’ouvrir la voie qui permettait de sortir des ornières du passé en affirmant d’emblée que « la ligne léniniste a mené aux pires défaites… ».

Ainsi, sur la base des enseignements du mouvement réel des luttes alors les plus en avancée, le journal L’Ouvrier Communiste s’affirmait avec force :

contre la mystification parlementariste,

contre la mystification syndicale,

contre la mystification des luttes de libération nationale,

contre la mystification du capitalisme d’État russe et contre le massacre des ouvriers et marins de Kronstadt.

Affirmant que la dictature du prolétariat ne saurait être autre chose que « l’organisation antiétatique du prolétariat conscient », le groupe, qui continuait cependant à encore défendre la notion de parti, s’attachait toutefois à simultanément la déborder. Aussi, la fonction du parti n’était pas là pour lui d’assurer une quelconque suprématie tendant à s’éterniser mais simplement d’éduquer afin de contribuer à compléter « la conscience politique de la classe ouvrière ». Pour finir, la forme du pouvoir prolétarien y était déclarée comme devant nécessairement passer par les conseils ouvriers et les luttes quotidiennes étaient regardées comme un moment inéluctable vers la formation d’un mouvement autonome de comités d’usine.

Le court texte que nous publions ici et qui porte sur les conditions de départ du groupe du couple Prudhommeaux en 1931 ne constitue pas comme pourrait l’imaginer une rapide perception subjectiviste, un banal règlement de compte interpersonnel anecdotique mais bien un rappel de méthode quant à ce qu’est le travail organique d’une véritable production critique, non pas axée sur les gesticulations individualistes de la jacasserie solipsiste, mais sur le travail impersonnel et anonyme du vrai creuser collectif. À l’époque, les époux Prudhommeaux, qui bénéficiaient d’un certain niveau de vie, avaient toutefois besoin d’un supplément d’âme pour donner à leur quotidien ce petit zeste nombriliste dont le spectacle aliénatoire est si friand sur le marché des échanges narcissiques. Ces derniers géraient d’ailleurs la librairie qui accueillait le siège du journal. Aussi, à mesure qu’André Prudhommeaux glissait vers les illusions de l’idéologie anarchiste pendant que les conséquences de plus en plus visibles de la crise de 1929 amenaient le groupe à se poser, lui, la question de la révolution sociale en fonction des contradictions correctement décortiquées de la centralité déterministe du Capital, une discordance majeure apparaissait inévitablement entre l’invariance communiste nécessaire du groupe et la fluctuation individualiste et néo-réformiste du couple.

 Être éventuellement leurré par les supercheries anarchistes validant l’Union sacrée de 1914 puis ensuite sombrer face au ministérialisme CNTiste et autres fourberies du central téléphonique barcelonais de 1937 – simplement désapprouvées de façon platement surfacière – peut peut-être s’entendre lorsque l’on a la trentaine si quand l’on est dans la soixantaine ; un dépassement d’intelligence et de passion historiques a fini par vous amener aux fractions communistes maximalistes. En revanche, l’évolution inverse qui fut précisément celle de Prudhommeaux constitue bien une tragi-comédie humaine individuelle et un abîme existentiel d’histoire qui l’a irrémédiablement fait terminer dans les paperasseries si mornes de la contre-révolution. C’est finalement ce qu’anticipe ici avec acuité et rigueur le bref article de L’Ouvrier Communiste qui nous rappelle que l’organisation révolutionnaire ne peut affronter l’aliénation du monde sous des formes qui reproduiraient le monde de l’aliénation. Elle commande que les prolétaires deviennent dialecticiens et inscrivent donc la radicalité de leur pensée dans la pratique unitaire d’une totalité supérieure à la somme des parties.

L’organisation révolutionnaire du prolétariat ne peut être que la critique totale de la société totalitaire marchande et cette critique s’exprime intégralement contre toutes les dimensions du fétichisme de la marchandise. Et là, le groupe communiste doit tendre, en premier lieu, à supprimer en son sein l’ensemble des modalités qui reconduisent les hiérarchies et les séparations de la domination spectacliste. La cohérence de la critique communiste est une cohérence qui se prouve exclusivement dans la pratique de sa production théorique et dans la relation déterministe entre celle-ci et l’activité théorique de sa production pratique. À rebours de l’unité irréelle que promulgue le spectacle des chefferies de la réification, la centralisation organique d’un groupe communiste doit faire tomber tous les masques de la division qui résultent de la séparation des tâches puisqu’elle doit commencer par s’affranchir du non-vivant du monde pour se mettre véridiquement en perspective le rapport social d’un vivre enfin non médiatisé par le règne des fétiches.

 À la périphérie parasitaire du noyau rationnel central de l’authentique élaboration communiste du productif effectif, tous les groupes maximalistes ont forcément connu en leur sein les deux pathologies complémentaires des improductifs du regard abusant et de la vision abusée : d’un côté, les agités du bocal bavassant de l’autolâtrie ignare et, de l’autre, les amorphes suivistes en cure illimitée d’inculte suivisme silencieux. 

L’histoire humaine réalisée des fractions communistes est ainsi faite par l’expérience que son devenir implique en permanence de devoir se séparer – en elle-même – du pouvoir de la séparation lui-même tel que ce dernier continue à être la fallacieuse temporalité de la scission humaine mondialement obligatoire. À l’encontre de la chimérique communauté de l’abondante misère du capitalisme moderne, le groupe communiste récuse en son sein l’affluence de l’artificiel innombrable. C’est le refus radical de la mutilation qui fonde la conscience vraie dans sa lutte historique impérissable contre la conscience fausse et c’est pourquoi il n’existe qu’un seul savoir accompli : le savoir total de l’histoire totalement terminée. L’exigence de la théorie est la pratique de la théorie de l’exigence qui éconduit tout autant les missionnaires de l’activité factice que les sectateurs de l’apathie avérée. C’est pourquoi le groupe Marx-Engels pouvait annoncer dès les années 1870 :

« Tout pas en avant du mouvement réel vaut plus qu’une douzaine de programmes… 

Au reste, le vieil Hegel disait déjà : un parti éprouve qu’il vaincra en se divisant – et supportant la scission. Le mouvement du prolétariat passe nécessairement par divers stades de développement. À chaque stade, une partie des gens reste accrochée et ne réussit pas à passer le cap… »

Le groupe communiste dès lors se doit de s’affronter en permanence avec sa propre dynamique contre sa possible déformation sous le poids si lourd du spectacle régnant de la vie chosifiée. Et sa croissance de qualité révolutionnaire se doit de comprendre qu’elle ne peut en contredire les fabulations et duplicités aliénatoires qu’en rejetant les saltimbanques et tartuffes qui en répliquent invariablement les multiples mirages, pièges et narcotiques. 
 
 De toutes les forces productives de l’histoire, la plus grande puissance productive, c’est le mouvement communiste de la classe révolutionnaire elle-même quand elle se produit comme conscience de l’auto-négation universelle du prolétariat et en tant que dernière classe de l’histoire qui ouvre justement le chemin à l’auto-émancipation de l’espèce devenant Gemeinwesen.

Marx a rejoint le mouvement communiste de l’histoire en abolissant sa provenance bourgeoise et juive. Jenny von Westphalen en a fait de même en abolissant sa provenance noble et luthérienne. Ils sont devenus ainsi activement membres organiques du prolétariat universel tel que ce dernier est porteur de tous les désirs de l’ensemble des hommes n’ayant aucun pouvoir sur la mise en œuvre de leur propre vie et qui, en en ayant pris connaissance, décident de s’extraire de l’organisation sociale de la marchandisation autocratique.

Dans les remous du contradictoire social, on rencontre des hommes de carrure et des hommes de posture, et la ligne de fracture historique qui permet de récuser le théâtre du boniment et du bluff passe justement par ce qui les délimite fondamentalement les uns des autres… Les touristes Prudhommeaux, eux, issus du sédiment ego-intellectualisant des couches moyennes intermédiaires, ce magma social incertain et fluctuant de la capitalisation en constant mouvement, contrairement à Karl et à Jenny, cherchaient simplement comme le souligne L’Ouvrier Communiste à se « faire un nom sur le dos de la classe ouvrière »…

Finalement, ils s’en allèrent excursionner ailleurs et le premier effet tangible fut bien entendu celui du contrecoup pécunier sur le journal étant donné que c’étaient les Prudhommeaux qui détenaient la ressource financière tout en commandant aussi la librairie qui servait de lieu de référence à l’organisation. Par suite, la publication dut rapidement interrompre sa parution. Patronnées par les deux renonciateurs, d’autres revues de plus en plus mitigées et douceâtres allaient ensuite paraître pour toutes finir dans l’aménagement spectaculaire de plus en plus prononcé du progressisme de la valeur d’échange.

En dénouement, le groupe, qui s’était formalisé autour des énergies courageusement intrépides de Pappalardi, homme verticalement campé et inébranlable, se dispersa puisque celui-ci, gravement malade, dut – malgré son inflexibilité – renoncer peu à peu à toutes ses activités jusqu’à son décès en 1940… 

Mais le fil du temps n’était pas perdu puisque tout rebondit encore et toujours sous des formalités nouvelles, inattendues et toujours plus fortes… En effet, si, souvent, il semble que l’esprit s’oublie, se perde, tandis qu’en réalité de l’intérieur de son intérieur, il est toujours en opposition avec lui-même, il allait de soi que le devenir dialectique intérieur irait toujours plus loin pour que le « Bien travaillé, vieille taupe ! » de Rosa Luxemburg puisse aller au terme de son terme le plus explicitant ; celui qui démasque à tout jamais toutes les confréries gauchistes du Capital, bolchéviques, trotskystes, stalinistes et libertaires qui furent bien toujours le centre le plus actif du massacre de masse des prolétaires révolutionnaires.

Après L’Ouvrier Communiste vinrent Bilan, Communisme et l’Union Communiste, puis – sur le terrain de l’invariance communiste toujours enrichie – mille expériences paradoxales et difficultueuses, qui nous conduisent de l’après-guerre à toutes les décennies qui suivent, nous entraînant jusqu’aujourd’hui là où avec humilité et méthode, nous recevons la tradition communiste tout entière pour maintenir, à contre-courant, la nécessité de contester la totalité de l’ordre social et politique existant de la pure démocratie dictatoriale de la valeur d’échange. Ce qui implique d’entrée, l’incessant ouvrage de constamment représenter les intérêts du mouvement maximaliste dans sa totalité, en se donnant les moyens concrets d’être en intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

Vers la fin de sa vie, Karl Marx produisit la Critique du programme de Gotha qui nous enjoint, dans la trajectoire de La Guerre civile en France, d’accomplir la Préface à l’édition allemande de 1872 du Manifeste Communiste pour aller au bout de la destruction de la machine étatique.

André Prudhommeaux termina, lui, son existence au secrétariat des relations internationales de la Fédération anarchiste, organisation maçonnique humanitaire et néo-proudhoniste du Capital qui applaudissait le flic de la CNT gouvernementaliste Montseny à chaque fois qu’elle faisait exhibition mythomaniaque en France, dans les manifestations religieuses d’apologie perfide du républicanisme.  

Décidément, la critique sévère mais juste des Prudhommeaux par le groupe L’Ouvrier Communiste était admirablement fondée tant pour le passé que pour le présent et surtout pour l’avenir… 

La devise charnelle et vibrante de l’incarnation critique radicale est donc par conséquent éternellement la même : 

Quels que soient les événements…

Assumer, Approfondir, Tenir et 

Ne jamais trahir !