Loi des otages.

Le massacre des prisonniers est érigé en système par Versailles.
Encouragés par notre défaite, les généraux de Thiers se sont empressés d’imiter Galliffet.
Duval et ses quinze cents compagnons ayant dû se rendre le soir du 4 avril – avec promesse de la vie sauve -, le pandour Vinoy, le signataire de la capitulation de Paris, le fuyard de la place Pigalle dans la matinée du 18 mars, a voulu laver sa honte dans le sang de notre brave ami et de deux de ses officiers d’état-major qu’il a lâchement fait fusiller.
À Rueil, hier, l’infortuné et héroïque Flourens a été assassiné par le capitaine de gendarmes Desmarest qui, froidement, lui a littéralement fendu la tête d’un coup de sabre.
Légitimement exaspérés par le récit de ces atrocités, les fédérés réclament d’énergiques mesures contre les réactionnaires demeurés jusqu’alors dans Paris et qui déjà triomphent bruyamment de notre défaite.
Cette exaspération trop concevable pourrait bien amener d’affreuses représailles dont Thiers et consorts seraient, il est vrai, seuls responsables. Mais qu’importe cette responsabilité dans l’avenir ? Il faut avant tout parer à d’autres éventualités.
Dans ce but le Conseil communal a pensé que l’unique parti à prendre était de donner d’abord toute sécurité aux défenseurs de la Commune et de les garantir des trahisons des réactionnaires en procédant à l’arrestation de ces derniers – à titre d’otages – chaque fois que par leurs agissements ils s’affirmeraient adversaires de la Commune.
En conséquence il est décrété que tout individu prévenu de complicité avec Versailles sera mis en état d’arrestation provisoire et, dans les vingt-quatre heures, traduit devant un jury qui décidera de sa mise en liberté ou du maintien de sa détention.
Dans ce dernier cas, il sera alors considéré comme otage.
Le décret porte de plus que chaque exécution sommaire d’un prisonnier de guerre appartenant à la Commune sera suivie d’une triple exécution d’otages désignés par le sort.
Que les âmes sensibles se joignent à nos hypocrites et féroces adversaires, et crient tant qu’elles voudront au mépris de l’humanité. Qu’elles parlent de retour à la barbarie. Ce ne sera que sottise.
Qui donc est cause de cette mesure de légitime défense, barbare si l’on reste dans la pure abstraction, mais absolument justifiable en ce cas ?
Comment! non seulement on donne, de Versailles, l’ordre d’ouvrir le feu contre Paris, mais on procède dès le début même de l’action au massacre des prisonniers, massacre dont on se vante dans une proclamation spéciale !
Ce système, inauguré à Courbevoie le 2 avril, est poursuivi à Rueil le 3, à Châtillon le 4, et l’on voudrait que les amis des victimes, prêts à subir à toute heure le même sort, attendissent froidement d’être égorgés à leur tour, sans rendre coup pour coup.
Que ceux qui trouvent odieux notre décret s’en prennent à ceux qui l’ont rendu inévitable.
Son seul tort est d’être illusoire, la proportion des otages dont nous pourrons nous saisir, comme nombre et comme qualité, étant minime en comparaison de ceux des nôtres contre lesquels Versailles sévira.
Ce décret rendra seulement Thiers et consorts plus circonspects : ils assassineront désormais sans phrase.

Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, De juin 1848 à la Commune

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