
Le mouvement s’est déclenché sans qu’on sût exactement comment et où.
Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT
Rappelez-vous, les 4 et 5 juin 36, il y avait un million de grévistes. Rappelez-vous que le mouvement gagnait d’heure en heure et de proche en proche dans la France entière…
… À ce moment, dans la bourgeoisie, et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m’attendait, on m’espérait comme un sauveur. Les circonstances étaient si angoissantes, on était si près de quelque chose qui ressemblait à la guerre civile qu’on n’espérait plus que dans une sorte d’intervention providentielle : je veux dire l’arrivée au pouvoir d’un homme auquel on attribuait sur la classe ouvrière un pouvoir suffisant de dissuasion pour qu’il lui fît entendre raison et qu’il la décidât à ne pas user, à ne pas abuser de sa force…
… Il faut noter qu’au point de vue de l’ordre public, cette forme de grève a d’incontestables avantages. Les ouvriers occupent l’usine, mais il est vrai que l’usine occupait les ouvriers. Les ouvriers étaient là et pas ailleurs. Ils n’étaient pas dans la rue…
Léon Blum, Déclaration au procès de Riom
La phase historique 1936-1937 en France est abondante en mouvements sociaux de vaste ampleur et elle a bien évidemment donné lieu à toute une réécriture idéologique visant à faire croire au prolétariat que la gauche du Capital lui avait permis, à l’issue des accords de Matignon, d’obtenir des avancées de satisfactions significatives alors même que cette dernière avait là bien entendu simplement rempli son œuvre traditionnelle de domestication et de modernisation de l’exploitation.
Par conséquent, bien loin d’être une victoire du mouvement de la classe ouvrière, la fameuse « révolution manquée » suivant l’expression faussaire de tous les rabatteurs des sectes gauchistes ; libertaires, pivertistes et trotskystes, le Front populaire ne constitua rien d’autre en vérité d’Histoire qu’une restructuration supérieure réussie de la contre-révolution mondiale de la valeur d’échange, déclenchée par l’instauration du capitalisme d’État en Russie par les bolchéviks massacreurs de Kronstadt et déployée en Espagne par le Frente Popular et ses ministres de la CNT, fusilleurs du Barcelone ouvrier de mai 37. Ce fut ainsi le temps des grandes duperies et des sombres gravités qui permirent d’encadrer le prolétariat pour le préparer à se soumettre à la Seconde Guerre impérialiste planétaire et ainsi acquiescer à la gigantesque boucherie qui allait s’ensuivre.
Afin d’étendre son influence, le parti staliniste s’efforça donc d’accompagner insidieusement la dynamique d’éclosion ouvrière dans le dessein d’encadrer le mouvement spontané du surgissement gréviste et en s’attachant dès son émergence à le torpiller du mieux possible grâce au travail de sape qu’il mena avec la CGT pour le cloisonner infertilement dans les limites physiques et mentales des murs de l’usine, du localisme et de la réclamation. Toutefois la dynamique générale du mouvement était tellement puissante que le Parti anticommuniste français se vit contraint in fine d’apparaître ostensiblement comme le meilleur briseur de grève puisqu’il ne parvenait plus à freiner l’ardeur qu’il avait fait mine initialement de soutenir. La fameuse phrase du flic kominternien Thorez ; « Il faut savoir terminer une grève… », prononcée le 11 juin 1936, devait progressivement déboucher sur la neutralisation programmée des bastions ouvriers même les plus pugnaces, systématiquement soumis à une entreprise de démobilisation, d’isolement et de calomnie. Le service d’ordre de la gauche et de l’extrême gauche du Capital avait là parfaitement rempli sa mission… La social-démocratie tue massivement à Berlin en 1919 et le lénino-trotskisme flingue sans mesure à Kronstadt en 1921… À Paris, les deux boutiques insidieusement solidaires réfrènent, discréditent et musellent… Mais c’est toujours la même nature manipulatrice du mensonge continu qui entend éliminer la contestation subversive.
Ainsi, le gouvernement du Front populaire capitaliste se dépensa sans compter pour étendre la dynamique d’endiguement, de fatigue et d’enfermement des occupations… Les syndicats furent clairement mis en avant comme chiens de garde dissuasifs et policiers à l’intérieur comme à l’extérieur des entreprises pendant que l’étouffoir final des accords arbitraux de Matignon était savamment combiné et ce en même temps que des compagnies de gardes mobiles étaient méthodiquement concentrées autour des espaces ouvriers les plus indociles.
Ce faisant, chez Renault et ailleurs, les stalinistes vont bien sûr promouvoir de multiples démonstrations d’intimidation et de délation contre toute manifestation de radicalité potentielle en désignant indifféremment tout prolétaire déviant comme croix-de-feu, fasciste ou trotskiste… L’antifascisme, pire produit du fascisme comme sauront toujours le dire et le répéter à la suite de Bordiga tous les groupes du courant communiste maximaliste à l’instar de Bilan, intervient là assurément comme la solution centrale du spectacle marchand en crise accélérée et devient la meilleure justification idéologique de la condamnation et de la répression du mouvement des occupations et du malcontentement réfractaire qui s’y épanouit.
En Espagne, le succès franquiste ne pourra intervenir qu’au terme de la défaite ouvrière puisque les insurgés de Mai 37 seront bien écrasés par la démocratie flanquée des ministres anarchistes, lesquels valideront alors la liquidation militaire du processus de collectivisation révolutionnaire, ce qui permettra ensuite d’ouvrir la route de Madrid aux armées de Franco qui s’appliqueront à terminer la besogne… En France, toute l’imposture mythologique menée autour du soi-disant danger fasciste des ligues permettra l’embrigadement du prolétariat dans la défense du charlatanisme démocratique étatique pourtant copieusement abîmé par les effets de la décomposition économique et financière de l’entre-deux-guerres dont l’affaire Stavisky fut un point de cristallisation symbolique. Cependant, même si les effets diffèrent quant au degré d’escroquerie et de violence, le camp démocratique de la modernité marchande fait toujours naturellement la chasse à la grève sauvage et au prolétariat révolutionnaire… En Espagne, il assassinera les hommes de la base du POUM et de la CNT en les présentant comme des franquistes infiltrés ; en France, il ne cessera de harceler, dénigrer et molester le gréviste impénitent… Et la sale battue durera d’ailleurs longtemps puisque les maquis stalinistes ne dédaignèrent point se débarrasser ici et là de multiples profils insupportables de communistes intransigeants.
N’en déplaise aux foldingos de l’ignardise gauchiste de la marchandise qui le croient éternel, le fascisme, qui ne se rencontre que dans le cycle particulier des années 30, exprime la maladie de maturité de l’État lors de la venue de la totale domination du Capital sur la société, dans les cas de figure où le développement historique rend nécessaire une unification étatique supérieure qui ne peut qu’être forcée dans les conditions générales de détérioration précises dans lesquelles l’Italie et l’Allemagne sont sorties de la Première Guerre mondiale. De la sorte, Mussolini et Hitler ne pouvaient enclencher qu’un New Deal fasciste de concentration centralisée pendant que Roosevelt, lui, devait nécessairement en lancer un qui soit démocratique, c’est-à-dire de concentration diffuse…
Aujourd’hui, rien n’a changé : la stratégie générale de la gauche du Capital est en train d’extérioriser le moment ultime de la réification totalitaire de la marchandise totale qui entend liquider drastiquement le danger communiste en substituant aux multiples joies réfractaires du village européen des luttes de classe maximalistes, le village oriental des obéissances exotiques au triste commerce impérissable. L’armée de réserve immigrée théorisée bien à l’avance par le groupe Marx-Engels est ici la conclusion d’angoisse qui s’est formalisée comme impératif catégorique des temps présents au terme de l’immense mouvement si alarmant des occupations de 1968… En effet, il s’avéra là pour le despotisme désormais pleinement abouti de la domination réelle de la capitalisation plus qu’ardu de maintenir son arraisonnement du prolétariat, de telle sorte que les gauches capitalistes – historiquement consumées – ont dorénavant progressivement perdu quasiment tout pouvoir tangible pour contenir la poussée radicale quand elle est susceptible de renaître. La nouvelle France des diasporas clientélisées est donc devenue le marché prioritaire de tous les derniers commerçants gauchistes à l’heure où la classe ouvrière de l’exil urbain est, elle, tout entière partie ailleurs, dans l’abstention endémique ou dans l’illusion RN. Les prolétaires d’Europe et ceux de France, en premier lieu, ne pensent plus et ne votent plus selon les catégories aliénatoires de l’idéologie du XXe siècle. Ils pensent et votent selon l’appréhension existentielle du présent objectif de la pleine auto-négation du spectacle progressiste de la marchandise qui s’annonce. C’est pour cela que les mythologies gauchistes du Capital sont mortes et bien mortes, hormis dans la vanité narcissique de l’inculture des couches moyennes du boboïsme mégapolitain et dans l’obéissance des consommateurs tribalistes des banlieues entretenues. Aujourd’hui, à mesure que la crise terminale du Capital achève son parcours, la seule question révolutionnaire est bien ; à quel moment la classe ouvrière sortira-t-elle des fictions identitaires d’un simple parc zoologique de culture française pour y ajouter l’Aufhebung du génitif vivant des luttes de classe maximalistes contre l’argent, le salariat et l’État ?
En 1936 comme en 1968, le Capital impliquait encore la contre-révolution possible puisqu’il incluait alors sa propre reproduction à nouveau faisable dans le cadre d’une domination réelle incomplète. En revanche, ce qui se dessine est d’un tout autre ordre car le Capital va dorénavant impliquer la révolution faisable puisqu’il va se mettre en situation d’une reproduction impossible dans le cadre d’une domination complètement réalisée.
En cette époque où la crise finale du taux de profit précipite son advenir, le spectre du communisme hante effectivement l’Europe comme jamais en tant que seule issue possible à l’implacable effondrement catastrophique du mode de production capitaliste… Et on y reconnaît le communiste au fait qu’il ne se bat pas contre une forme particulière d’État mais bien contre toute forme d’État en sachant qu’historiquement, la démocratie est la forme la plus perfectionnée de la liberté dictatoriale de la valeur d’échange… Le texte du groupe Bilan sur 1936 que nous publions aujourd’hui est un texte majeur de lucidité et de courage qui prépare la dénonciation à venir de la guerre impérialiste de 1939-45 et la gigantesque machinerie capitaliste de l’embrigadement antifasciste qui va copieusement en alimenter tous les délires et toutes les mystifications. Par-delà ses limites qui sont évidemment celles de l’époque, il ouvre déjà la voie à toute la fermeté d’entendement de ce qui le dépassera ultérieurement jusqu’à ce formidable ébranlement de 1968 ; ce qui nous mène dialectiquement à l’irruption des Gilets jaunes, en l’attente du Beau retour fracassant de l’autonomie ouvrière que la Vieille Taupe nous prépare, de façon illimitée, comme fondement d’avenir sans conteste…
Que dès lors réapparaisse pleinement l’immuable Guerre de Classe du Prolétariat contre tous les Partis et Syndicats de la planète-marchandise… pour le naître d’une existence sans exploitation ni aliénation !
EN AVANT VERS LA COMMUNE UNIVERSELLE POUR UN MONDE SANS ARGENT, SANS SALARIAT, NI ÉTAT !


