Paris en interdit. Les bourgeois démissionnent.

Ce qu’avait rêvé, en juin 1848, la Constituante vient d’être réalisé par Thiers: Paris est en interdit !
Sous peine de révocation immédiate, tous les fonctionnaires publics sont sommés de quitter Paris sur-le-champ et de s’aller mettre à la disposition du gouvernement versaillais.
Qu’ils partent ces fonctionnaires plus soucieux de leurs appointements que de leur dignité et de leur devoir. Nous ne les supplierons pas de rester.
Nous ne manquerons pas de citoyens capables de remplacer ces ronds-de-cuir dans les emplois qu’ils occupaient. Ils y apporteront plus de zèle et de bonne volonté que les partants.
Mais cette décision de Versailles va nous faire sortir du cadre que nous nous étions d’abord tracé et nous obliger à mettre le nez dans les affaires de l’État.
Les musées, bibliothèques, établissements scolaires, postes, télégraphes, la monnaie, enfin tous les services nationaux et internationaux dont le siège est à Paris, ne peuvent rester dépourvus du personnel nécessaire à leur fonctionnement et à leur conservation et sont, par là même, placés sous notre direction.
Il va sans dire que Versailles, avec la bonne foi qui le caractérise, et les niais avec l’imbécillité qui leur est propre, vont s’écrier en choeur : « Vous voyez bien que la Commune de Paris ment effrontément à ses principes et à ses déclarations. Elle s’ingère dans le gouvernement et dans l’administration des choses placées en dehors de ses attributions1. »
Eh bien ! tant mieux, en somme.
Nous rentrons dans la voie plus large, non d’une simple révolution communaliste, mais de la vraie révolution : celle qui se propose non seulement l’affranchissement politique et administratif des communes, mais aussi l’affranchissement économique des travailleurs, la Révolution sociale, enfin. Et, dussions-nous, comme c’est probable, succomber à la tâche, nous aurons du moins fait faire une sérieuse étape à cette révolution.
Les bourgeois faisant partie du Conseil l’ont bien compris ainsi.
C’est pour cela qu’à l’exemple de Tirard ils ont démissionné.
À l’exception des citoyens Loiseau-Pinson, du IIe arrondissement ; Murat du IIIe, et du médecin positiviste Robinet du VIe arrondissement, aucun d’eux n’y a jamais mis les pieds.
De ces trois derniers, je regrette le citoyen Loiseau-Pinson, teinturier de la rue Sainte-Apolline, brave homme à vues sincères et droites, tout bourgeois qu’il est. Trop inféodé à Tirard, il n’a pu résister aux instances de cet intrigant.
Nous n’aurons pas non plus malheureusement Blanqui parmi nous, bien que les XVIIIe et XXe arrondissements l’aient élu. Il a été arrêté dans le Midi, chez un de ses amis où il s’était réfugié pour échapper au conseil de guerre qui devait le juger à propos du 31 octobre. C’est une force de moins pour la Commune.
Il est aussi un citoyen dont je regrette l’absence au Conseil. C’est Briosne, cloué au lit par la maladie depuis plusieurs semaines et qui, à cause de cela sans doute n’a pas été élu. Sa pratique des affaires et sa vive pénétration nous auraient été d’un grand secours.

Gustave LefrançaisSouvenirs d’un révolutionnaire, De juin 1848 à la Commune

1 Il est vraiment incompréhensible qu’entre autres MM. Lanjalley et Corriez, dans leur Histoire de la révolution du 18 Mars, aient pu sans rire… ou sans honte s’associer à de semblables sornettes ! (N. de l’A.)
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *