Fuite de Rossel. Policiers membres de la Commune.

L’arrestation de Rossel s’est terminée d’une bien étrange façon.
Un membre du Comité de salut public, le citoyen Charles Gérardin1, avait tout particulièrement insisté pour exécuter cette mesure. Il s’est esquivé avec son prisonnier, pendant que notre collègue Avrial nous rendait compte – au Conseil – de la façon dont l’arrestation avait été opérée.
Que signifie cette fuite de Gérardin ? Qu’avait-il à craindre pour lui-même, en supposant que, par négligence, il ait laissé échapper son prisonnier, ce dont bien peu de nous, en somme, lui auraient gardé rancune ?
La conduite de ce membre du Comité de salut public est d’autant plus étrange qu’on parle précisément d’une curieuse découverte faite par Vermorel, membre de la commission de sûreté générale, dans le dossier du beau-frère de Gérardin, le citoyen A. Dupont2, également membre de la Commune.
Ce citoyen, compromis dans l’affaire du faux complot jugé à Blois un peu avant la fin de l’Empire3, fut nommé dès le 4 septembre4 commissaire de police.
Bien qu’un grand nombre de ceux des républicains qui avaient d’abord accepté ce poste par pur dévouement – tels entre autres Émile Dereux5 et le baron de Ponnat6 – eussent démissionné aussitôt après le 31 octobre7, ne voulant point se faire les argousins8 de la réaction, Dupont n’en était pas moins resté jusqu’au 18 mars9, sans rougir d’être l’agent d’un Cresson10 et d’un Valentin11.
Or il paraît qu’on a trouvé dans le dossier de ce trop zélé commissaire de police un long rapport adressé par lui à son dernier chef, Valentin, rapport daté du 16 mars et dans lequel Dupont dénonçait les agissements du Comité central et des clubs révolutionnaires, en vue d’un prochain mouvement qu’il se faisait fort de réprimer, si l’on voulait.
Que ce fût pure forfanterie de jeune homme se croyant une force, c’est possible. Mais la découverte qu’on vient de faire, s’ajoutant à la singulière fuite de son beau-frère Gérardin, est cependant de nature à légitimer les soupçons.
Bien que Vermorel ait réclamé l’arrestation immédiate de Dupont, ainsi qu’on l’a déjà fait pour Pourille, dit Blanchet12, et pour Émile Clément13, reconnus eux aussi comme d’anciens policiers de l’Empire, il paraît que sur les instances de Rigault on a sursis à cette nouvelle arrestation. Vermorel en est assez peu satisfait.
De mon côté j’ai rencontré dans les bureaux du citoyen Paschal Grousset14 un personnage qui y est employé et dont je ne m’explique pas la présence parmi nous.
C’est Germain Casse15.
Comment se peut-il qu’après avoir été un des plus serviles agents de Jules Favre, durant le siège, cet homme soit venu offrir son concours à la Commune ? et pourquoi ne l’a-t-on pas simplement chassé comme il méritait de l’être ?
Il me paraît évident qu’il n’est entré dans les bureaux de Grousset que pour faire quelque sale besogne au profit de Versailles.

Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, De juin 1848 à la Commune

1 Charles Gérardin (1843-1921): courtier de commerce, il fut introduit dans les milieux révolutionnaires par son beau-frère Aminthe Dupont. Il fut un des signataires de l’Affiche rouge du 6 janvier 1871. Membre de la Commune, il vota pour le Comité de salut public et y siégea. Après sa fuite, il passera en Belgique, puis se fixera à Londres.

2 Aminthe Dupont (1841-1890?): employé de banque, il prit partie pour la Commune le 18 mars et fut nommé commissaire de police de l’Hôtel de Ville, puis, le 23, chef de la police municipale. Aux élections complémentaires du 16 avril, il fut élu à la Commune et siégea à la commission de la Sûreté générale. Il vota pour la création du Comité de Salut public. Après la Semaine sanglante, il se réfugiera à Londres. Revenu en France clandestinement en 1872, il sera arrêté, condamné à mort, mais sa peine sera commuée en travaux forcés à perpétuité, puis en dix ans de bannissement en 1879.

3 C’est chez Aminthe Dupont que furent arrêtés les inculpés de participation à un complot contre la vie de l’Empereur Napoléon III, complot monté de toutes pièces par la police. Lui-même fut condamné à quinze ans de prison par la Haute Cour de justice siégeant à Blois en 1869-70.

4 4 septembre 1870: proclamation de la République.

5 Émile Dereux (1836-?): libraire, auteur de chansons pendant le siège de 1870, il écrivait dans L’Action maçonnique. Il démissionna en réalité de son poste de commissaire de police du quartier de la Roquette dès le 9 octobre.

6 baron de Ponnat (1840-1905): blanquiste, “libre penseur” et franc-maçon.

7 Le soulèvement du 31 octobre 1870 eut lieu à Paris pendant le siège de la capitale, durant la guerre franco-allemande. Il visait à protester contre la politique militaire du gouvernement de la “Défense” nationale et à proclamer la Commune.

8 (Argot) (Péjoratif) Policier.

9 Début de la Commune de Paris.

10 Ernest Cresson (1824-1902): préfet de police de Paris de novembre 1870 à février 1871.

11 Louis Ernest Valentin (1812-1885): préfet de police de Paris de mars 1871 à novembre 1871. Il joue un rôle non négligeable au côté du gouvernement pendant la Commune. Il contribuera au rétablissement de l’ordre après l’échec de celle-ci.

12 Stanislas Pourille, dit Blanchet (1833-1880): exerça divers métiers dont ceux de brocanteur et journaliste, après avoir été moine; membre de la Commune. Après la Semaine sanglante, il sera condamné à mort par contumace, mais parviendra à se réfugier en Suisse.

13 Émile Clément (1826-1881): cordonnier et concierge; membre de la Commune. Il sera déporté en Nouvelle-Calédonie.

14 Paschal Grousset (1844-1909): homme de lettres et journaliste; membre de la Commune. Il sera déporté en Nouvelle-Calédonie.

15 Germain Casse (1837-1900): homme de lettres, “libre penseur” et franc-maçon, blanquiste, membre de l’Internationale, communard. Après la Commune, il ne sera pas inquiété, semble-t-il. Dès octobre 1873, il sera élu député de la Guadeloupe.

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