Le Comité de salut public.

Les légendes dont se compose une bonne part de ce qu’on appelle la « tradition révolutionnaire » viennent de nous jouer un vilain tour, en énervant l’action de la Commune1 sous prétexte de la concentrer.
C’est notre vieil ami Jules Miot2, dont la tête est farcie de cette sacrée « tradition », qui, sans s’en douter, certes, vient de passer la corde au cou de la Commune, en lui faisant adopter la création d’un Comité de salut public3.
Et, ce qu’il y a de bizarre, c’est que ceux qui l’ont voté sont persuadés, eux aussi, qu’ils sont dans la tradition.
Aucun ne paraît se douter d’avoir créé un rouage parfaitement inutile ou un pouvoir rival de la Commune, qui, traditionnellement, éliminera simplement celle-ci, comme le fameux Comité de 93 supprima les hébertistes, lesquels, avec raison, avaient fait de la Commune de Paris le foyer central de la Révolution4.
Le Comité de salut public d’alors – puisqu’on s’en réfère à la tradition – ne fut jamais qu’une arme aux mains d’un parti ; la Commune de Paris était l’expression et la force impersonnelle, par cela même supérieure, de la révolution5.
Aussi la réaction, en ces temps-là, se servit-elle avec enthousiasme du Comité de salut public pour combattre la Commune, assurée qu’elle était, grâce à la défaite de celle-ci, de réaliser ses projets anti-populaires et liberticides.
Instituer un nouveau Comité de salut public, c’est restreindre la Commune au rôle de « petit parlement » que lui reproche justement le citoyen Vaillant6, et détruire du même coup l’étroite solidarité qui la dominait, malgré toutes divergences d’idées.
Cette solidarité devient impossible, en effet, entre les membres du Conseil, dès qu’un pouvoir, issu d’une majorité, aura le droit absolu que comporte son existence, de prendre telle décision qui lui paraîtra convenable, sous son unique responsabilité.
Si du moins on pouvait un instant espérer d’en obtenir la victoire, je ne sache personne de nous qui ne soit prêt à sacrifier l’amour du principe.
Mais peut-on sérieusement croire que, parce qu’on aura décoré quelques-uns d’entre nous du titre de membre de ce comité, ils en auront plus de capacité, plus d’énergie, plus d’influence qu’ils n’en possèdent à cette heure comme membres de la Commune ?
Sans doute, il faudrait plus d’unité, plus d’ensemble et surtout plus de rapidité dans les mesures se rapportant aux affaires militaires et à la sécurité des défenseurs de la Commune contre les menées occultes de nos adversaires à l’intérieur.
Mais ces lenteurs, ce manque de précision dont on se plaint justement au point de vue militaire, tiennent surtout à la coexistence du Comité central7 et d’une délégation spéciale à la Guerre8 ; des prétentions du premier à vouloir diriger la seconde. Or, tant que cette question ne sera pas tranchée, le Comité de salut public n’y pourra rien de plus que ses prédécesseurs.
Quant à la sécurité de l’intérieur, le système de concentration que nous avons emprunté à nos devanciers ne peut non plus donner de meilleurs résultats, quoi que fasse le Comité de salut public.
Malgré son dévouement à la Commune, il est impossible que le nouveau personnel de la police centrale, composé de citoyens qui – à leur honneur – y sont jusqu’alors demeurés étrangers, puisse exercer une surveillance efficace.
C’est là surtout que la division du travail eût dû être appliquée, pour avoir un plein effet.
Il eût fallu créer des comités de quartier transmettant leurs renseignements à leurs municipalités respectives. La similitude et les concordances des rapports de quartiers et ensuite des arrondissements eussent ainsi mis les nouveaux agents – plus zélés qu’habiles – sur des pistes autrement sérieuses que celles sur lesquelles ils s’égarent presque toujours.
L’initiative d’un Comité de salut public n’aura donc pour conséquence que d’énerver la Commune et d’ébranler la confiance de ses partisans les plus dévoués, lorsque l’impuissance de ce rouage inutile leur sera démontrée.

Gustave LefrançaisSouvenirs d’un révolutionnaire, De juin 1848 à la Commune

1 en l’affaiblissant
2 Jules Miot (1809-1883): pharmacien, député de la Montagne (démocrate-socialiste) sous la IIe République, membre de l’Internationale, il est membre de la Commune et siège à la commission de l’Enseignement. Après la Semaine sanglante, il se réfugiera en Suisse.
3 “[…] tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois […]: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce: Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848-1851 pour la Montagne de 1793-1795, le neveu pour l’oncle.” (Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte) On peut ajouter: Miot pour Barère, le Comité de salut public de 1871 pour le Comité de salut public de 1793… Le 18 mars 1793, Barère demanda à la Convention l’établissement d’un Comité de salut public car, expliqua-t-il, la bourgeoisie ne peut s’isoler du peuple et doit donc satisfaire ses demandes, mais elle doit demeurer l’élément dirigeant dans cette alliance : la Convention doit donc prendre l’initiative des mesures révolutionnaires.
4 Les hébertistes, appelés les « exagérés » pendant la Révolution française (partisans à l’extérieur de la guerre à outrance et à l’intérieur de mesures sociales radicales), sont sous la Législative et la Convention principalement des membres du club des Cordeliers, appartenant pour un grand nombre aux rangs de la Montagne à la Convention, à l’administration de la Commune et du Département de Paris. Jacques-René Hébert (1757-1794) fut, avec Marat et Desmoulins, le plus célèbre journaliste de la Révolution française. Fils d’un bourgeois aisé et d’une mère d’origine noble, il contribua, par son journal, Le Père Duchesne, à déclencher, dans les milieux sans-culottes, de nombreux événements révolutionnaires, à une époque où, pour reprendre Engels, compte tenu de l’état du développement économique, la majorité dominée ne pouvait participer à la révolution qu’au service de la minorité bourgeoise en ascension qui, par là même, paraissait représenter le “peuple” tout entier (voir Engels, Introduction aux Luttes de classes en France de Marx, 1895). Finalement, Saint-Just et Robespierre, jugeant les hébertistes encombrants, décideront de s’en débarrasser.
5 La Commune de Paris de 1792-1794 fut en réalité l’expression et la force disparate de la révolution bourgeoise contrainte de s’appuyer sur la masse sans-culottes pour asseoir sa domination. Le Comité de salut public de 1793, aux mains du parti montagnard, fut l’expression et la force homogène de la reprise en main, par la bourgeoisie, de sa révolution. En revanche, la Commune de Paris de 1871 fut bien l’expression et la force impersonnelle de classe du prolétariat révolutionnaire, “un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail”. (Marx, La guerre civile en France) Dès lors, on retrouvera cette opposition définitive parti/auto-mouvement du prolétariat tout au long du XXe siècle, de Russie en Espagne, de Hongrie en France, jusqu’aux Gilets Jaunes…
6 Édouard Vaillant (1840-1915): ingénieur, membre de l’Internationale, militant blanquiste, il participa aux soulèvements des 31 octobre 1870 et 22 janvier 1871, à la création du Comité central de la Garde nationale et à la rédaction de l’Affiche rouge. Membre de la Commune, il est délégué à l’Instruction publique. Après la Semaine sanglante, il s’exilera à Londres.
7 Comité central de la Garde nationale, élu par les membres de la Garde nationale.
8 rattachée à la Commune proprement dite.

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