Extraits des notes pour les manuscrits de 1844, souvent référés en tant que “Notes sur James Mill”.
Texte complet en pdf ici :


Communauté et individu

L’échange de l’activité humaine au sein de la produc­tion tout comme l’échange des produits humains entre eux s’identifient à l’activité et à la jouissance générique dont la réalité consciente et véritable sont l’activité sociale et la jouissance sociale. La nature humaine étant la vraie communauté des hommes, ceux-ci produisent en affir­mant leur nature, la communauté humaine, l’être social qui n’est pas une puissance générale, abstraite en face de l’individu isolé, mais l’être de chaque individu, sa propre activité, sa propre vie, sa propre jouissance, sa propre richesse. Cette vraie communauté ne naît donc pas de la réflexion; elle semble être le produit du besoin et de l’égoïsme des individus, autrement dit l’affirmation de leur existence elle-même. Il ne dépend pas seulement de l’homme que cette communauté soit ou ne soit pas; mais tant que l’homme ne se reconnaîtra pas comme tel et n’aura pas organisé le monde humainement, cette commu­nauté aura la forme de l’aliénation : sujet de cette commu­nauté, l’homme est un être aliéné à lui-même. Les hommes sont ces êtres aliénés, non pas dans l’abstraction, mais en tant qu’individus réels, vivants, particuliers. Tels indivi­dus, telle communauté. Dire que l’homme est aliéné à lui- même, c’est dire que la société de cet homme aliéné est la caricature de sa communauté réelle, de sa vraie vie géné­rique; que son activité lui apparaît comme un tourment, ses propres créations comme une puissance étrangère, sa richesse comme pauvreté, le lien profond qui le rattache à autrui comme un lien artificiel, la séparation d’avec autrui comme sa vraie existence ; que sa vie est le sacrifice de sa vie; que la réalisation de son être est la déperdition de sa vie; que dans sa production il produit son néant; que son pouvoir sur l’objet est le pouvoir de l’objet sur lui; que, maître de sa production, il apparaît comme l’esclave de cette production.
Or, c’est sous la forme de l’échange et du commerce que l’économie politique conçoit la communauté des hommes ou leur humanité en acte, leur intégration réci­proque pour une existence dans la solidarité, pour une vie vraiment humaine. La société, dit Destutt de Tracy, est une série d’échanges réciproques. Elle est précisément ce mouvement de l’intégration mutuelle. La société, dit Adam Smith, est une société commerçante. Chacun de ses membres est un commerçant.
On voit comment l’économie politique fixe la forme aliénée des rapports sociaux comme le mode essentiel et originel du commerce humain et le donne pour conforme à la vocation humaine.

Propriété privée et homme total

L’économie politique — tout comme le mouvement réel — a pour point de départ le rapport de l’homme à l’homme en tant que propriétaire privé à propriétaire privé. L’homme est posé d’emblée comme propriétaire privé, c’est-à-dire comme possesseur exclusif qui affirme sa per­sonnalité, se distingue d’autrui et se rapporte à autrui à travers cette possession exclusive : la propriété privée est son mode d’existence personnel, distinctif, donc sa vie essentielle. Cela étant, la perte ou l’abandon de la propriété privée est un dépouillement de l’homme aussi bien que de la propriété privée elle-même. Retenons ici ce dernier point de vue. Lorsque je cède ma propriété à un autre, elle cesse d’être mienne; elle devient une chose indépendante de moi, éloignée de ma sphère, une chose qui m’est exté­rieure. aliène donc ma propriété. Je la pose comme pro­priété aliénée par rapport à moi. Mais en ne l’aliénant que par rapport à moi, je la pose comme un objet aliéné tout court, je supprime mon rapport personnel à elle, je la restitue aux puissances élémentaires de la nature. En même temps qu’elle cesse d’être ma propriété privée, autrement dit lorsqu’elle entre avec autrui dans le rap­port qu’elle avait avec moi, en un mot quand elle devient la propriété d’un autre, elle devient propriété aliénée sans cesser d’être pour autant propriété privée. Hormis le cas de la violence, qu’est-ce qui me pousse à aliéner ma propriété à autrui ? L’économie politique répond avec raison : la nécessité, le besoin. Autrui est lui aussi pro­priétaire privé, mais il possède un autre objet qui me manque et dont je ne peux ou ne veux me priver, un objet qui me paraît être nécessaire pour compléter mon exis­tence et réaliser mon être.
Le lien qui met en relation deux propriétaires privés réside dans la nature spécifique des deux objets qui forment la matière de leur propriété privée. Le désir qu’ils ont de ces objets, le besoin qu’ils en éprouvent montrent aux propriétaires privés, et les rendent conscients, qu’en dehors de la propriété privée ils se trouvent vis-à-vis des objets dans un rapport tout différent, dans un rapport essentiel; ce besoin prouve à chacun d’eux qu’il n’est pas l’être particulier qu’il se croit lui-même, mais qu’il est un être total dont les besoins se trouvent vis-à-vis des pro­ductions du travail d’autrui dans un rapport de propriété intérieure ; car le besoin que j’ai d’une chose est la preuve évidente, irréfutable, qu’elle appartient à won être, que l’existence de cet objet pour moi, que sa propriété sont propres et particulières à ma nature1!
Les deux propriétaires sont donc poussés à renoncer à leur propriété; ils le font de manière à affirmer en même temps la propriété privée, sans abandonner celle-ci à l’in­térieur de son propre système. Par conséquent, chacun aliène à l’autre une partie de sa propriété

Echange, valeur et prix

Le rapport social des deux propriétaires, c’est la réci­procité de l’aliénation, l’aliénation dans la dualité de ses rapports ou en tant que rapport des deux propriétaires, alors que dans la propriété simple l’aliénation ne se pro­duit que par rapport à elle-même.
Par conséquent, l’échange ou le troc est l’acte social, l’acte générique, la communauté, le commerce social et l’intégration des hommes au sein de la propriété privée; c’est donc l’acte générique extérieur, aliéné. C’est pourquoi il apparaît comme troc, et il est à la vérité le contraire du rapport social. Par suite du dépouillement ou de l’aliénation réci­proques de la propriété privée, celle-ci est tombée elle- même sous la détermination de la propriété aliénée. Car, premièrement, elle a cessé d’être le produit du travail, la personnalité exclusive et distinctive de son propriétaire.

Celui-ci l’a aliénée et elle s’est éloignée de son possesseur, dont elle était le produit; elle a acquis une importance personnelle pour celui dont elle n’est pas le produit. Elle a perdu sa signification personnelle pour le possesseur. Deuxièmement, elle a été mise en relation avec une autre propriété privée, à laquelle elle a été identifiée. Rem­placée par une propriété de nature différente, elle en rem­place elle-même une autre, tout aussi différente. Ainsi, des deux côtés, la propriété privée semble représenter une propriété de nature différente, l’identité d’un produit naturel autre, et les deux côtés sont liés de façon que cha­cun représente l’existence de l’autre et que les deux se rapportent l’un à l’autre comme des substituts d’eux- mêmes et de l’autre. L’existence de la propriété privée comme telle est donc devenue un substitut, un équiva­lent. Au lieu de son unité immédiate avec elle-même, elle n’offre plus qu’une relation à quelque chose d’autre. En tant qu’équivalent, son existence n’est plus sa propre par­ticularité. Elle est donc devenue valeur et, directement, valeur d’échange. Son existence comme valeur est une déter­mination différente de son existence immédiate, elle est extérieure à sa nature spécifique; c’est une détermination aliénée à elle-même, une existence relative de sa nature.
Nous montrerons ailleurs comment cette valeur se détermine dans le détail et comment elle se change en prix.

Le travail lucratif

Dans le système de l’échange, le travail prend direc­tement un caractère lucratif. Cette forme du travail aliéné atteint son point culminant dans les deux phénomènes sui­vants : 1° D’un côté le travail lucratif et le produit de l’ouvrier n’ont pas de rapport direct avec le besoin et la vocation de celui-ci; ils sont imposés à l’ouvrier par des combinaisons sociales étrangères. 20 Celui qui achète le produit ne le produit pas lui-même, il échange ce qui a été produit par un autre. Dans cette forme grossière de la propriété aliénée, le troc, chacun des deux proprié­taires a produit des choses sous l’impulsion directe du besoin, de ses capacités et des matières naturelles exis­tantes. Par conséquent, chacun n’échange avec l’autre que l’excédent de sa production. À la vérité, le travail était la source de subsistance directe, mais en même temps l’affirmation de 19existence individuelle. Par l’échange, le travail est devenu en partie une source d’acquisition. Son but et sa réalité ne sont plus les mêmes. Le produit est fabriqué comme valeur, valeur d’échange, comme équi­valent et non plus à cause de sa relation immédiate et personnelle avec le producteur. Plus la production et les besoins sont variés, plus les travaux du producteur sont uniformes et plus son travail tombe sous la catégorie du travail lucratif. À la fin, le travail n’a plus que cette signification-là, et il est tout à fait accidentel ou inessen­tiel que le producteur se trouve vis-à-vis de son produit dans un rapport de jouissance immédiate et de besoin personnel. Peu importe également que l’activité, l’action du travail, soit pour lui une jouissance de sa personnalité, la réalisation de ses dons naturels et de ses fins spiri­tuelles.

Voici les implications du travail lucratif : 1° Par rapport au sujet, le travail est aliéné et accidentel; 2° Même situa­tion du travail par rapport à l’objet; 3° Le travailleur et soumis aux besoins sociaux qui lui sont étrangers et qu’il ressent comme une contrainte; il les accepte par égoïsme, en désespoir de cause; ils n’ont pour lui d’autre signifi­cation que celle d’être une source propre à satisfaire ses besoins les plus élémentaires; le travailleur est l’esclave des exigences sociales ; 4° Pour le travailleur, le but de son activité est de conserver son existence individuelle; tout ce qu’il fait réellement n’est qu’un moyen : il vit pour gagner de quoi vivre.
Plus le pouvoir de la société paraît grand et organisé dans le système de la propriété privée, plus l’homme devient égoïste : il se sent étranger vis-à-vis de la société et vis-à-vis de son propre être.

Division du travail et argent

De même que l’échange des produits de l’activité humaine apparaît comme troc et trafic, de même l’inté­gration réciproque et l’échange de l’activité elle-même apparaissent comme division du travail qui change l’ homme en un être abstrait, en une machine-outil, etc., pour le réduire à un monstre physique et intellectuel.

Si l’unité du travail humain n’est plus conçue que sous l’aspect de la division, c’est que l’être social n’existe que sous la forme de l’aliénation, comme un être qui est le contraire de lui-même.
Au sein de la division du travail, le produit, la matière de la propriété privée, prend de plus en plus la significa­tion d’un équivalent; et comme le producteur échange non plus son excédent, mais un objet qu’il a produit dans Y indifférence totale, il ne l’échange plus directement contre un produit dont il éprouve le besoin. L’équivalent prend la forme de Y argent, qui est désormais le résultat immé­diat du travail lucratif et le médiateur de l’échange. (Voir plus haut.)
L’argent incarne l’indifférence totale vis-à-vis de la nature de la matière, la nature spécifique de la propriété, tout autant que vis-à-vis de la personnalité du proprié­taire; l’argent incarne la domination totale de l’objet aliéné sur l’homme.
Ce n’est plus la domination de la personne sur la personne, c’est désormais la domination universelle de l’objet sur la personne, du produit sur le producteur. De même que l’ équivalence, la valeur implique le concept de l’aliénation de la propriété privée, de même l’argent incarne l’existence matérielle de cette aliénation.
Il va de soi que l’économie politique ne peut conce­voir toute cette évolution autrement que comme un simple fait, le produit d’une misère accidentelle.
La séparation du travail d’avec lui-même = séparation de l’ouvrier et du capital, dont la forme primitive se sub­divise en propriété foncière et propriété mobile… La détermi­nation initiale de la propriété privée, c’est le monopole; dès qu’elle se donne une constitution politique, elle ne peut donc être que celle du monopole. Le monopole achevé, c’est la concurrence. Pour l’économiste, il y a division de la production et de la consommation, et comme intermédiaire de l’une et de l’autre, l’échange ou la distribution. La séparation entre la production et la consommation, entre l’activité et l’esprit parmi différents individus et dans le même individu, c’est la séparation du travail d’avec son objet et d’avec lui-même en tant qu’esprit. La distribution est la puissance en action de la propriété privée. Les séparations réciproques du travail, du capital, de la propriété foncière, de même que le travail séparé du travail, le capital séparé du capital et la propriété séparée de la propriété, la séparation du travail et du salaire, du capital et du profit, du profit et de l’in­térêt, et enfin de la propriété foncière et de la rente, toutes ces séparations font que l’aliénation de soi se mani­feste tout autant comme telle que sous l’aspect de l’alié­nation de tous par rapport à tous.

Produire pour avoir

« Il faut deux objets pour constituer une demande : le désir d’avoir une marchandise et la possession d’un objet équivalent que l’on peut donner en échange. Une demande signifie le désir et le moyen d’acheter. Si l’un ou l’autre fait défaut, l’achat ne peut avoir lieu. La possession d’un objet équivalent est la base nécessaire de toute demande. » (James Mill, l. c., p. 252.)

Mill analyse ici avec son cynisme et son acuité habi­tuels l’échange sur la base de la propriété privée

L’homme — c’est la présupposition fondamentale de la propriété privée — ne produit que pour avoir. Le but de la production, c’est la possession. Et la production n’a pas seulement ce but utile; elle a un but égoïste : 1 homme ne produit que pour avoir pour lui-même. L’objet de sa production est de matérialiser son besoin immédiat, égoïste. L’homme qui vit pour soi — dans l’état sauvage, barbare — trouve donc la mesure de sa production dans l’intensité de son besoin immédiat, dont le contenu direct est l’objet produit. Dans cet état, l’homme ne produit donc pas plus qu’il ne lui en faut dans l’immédiat. La limite de son besoin est la limite de sa production. L’offre et la demande coïncident parfaitement. Sa production se mesure à ses besoins. 11 n’y a pas, dans ce cas, échange; celui-ci se réduit tout au plus à l’échange de son travail contre le produit de son travail, et cet échange est la forme latente (le germe) de l’échange réel.

Dès que se produit l’échange, il y a production excé­dentaire au-delà de la limite directe de ce que l’on possédé. Cependant, cette production excédentaire ne permet pas de s’élever au-dessus du besoin égoïste. Elle est plutôt une manière indirecte de satisfaire un besoin trouve sa matérialisation dans la production d’autrui et non dans cette production-là. La production est devenue source d’acquisition, travail lucratif. Alors que, dans le premier système, le besoin est la mesure de la production, dans le second système, c’est la production ou plutôt la possession du produit qui est la mesure d’après laquelle les besoins peuvent être satisfaits.

Une production qui n’est pas sociale

J’ai produit pour moi et non pour toi, tout comme tu as produit pour toi et non pour moi. Le résultat de ma production n’a pas plus de rapport avec toi que le résul­tat de ta production n’a de rapport directement avec moi. En d’autres termes, notre production n’est pas une production de l’homme pour les hommes comme tels, elle n’est pas une production sociale. Aucun de nous n’a, en tant qu’humain, un titre de jouissance sur le produit de l’autre. En tant qu’humains, nous n’existons pas pour nos produirions réciproques. Notre échange ne peut donc être le mouvement médiateur qui confirmerait que mon produit t’est destiné parce qu’il est la réalisation de ton propre être, de ton besoin. Car ce n’est pas Y être humain qui relie nos productions l’une à l’autre. L’échange ne peut que mettre en œuvre, confirmer le comportement de chacun de nous vis-à-vis de son propre produit, donc vis-à-vis de la production de l’autre. Chacun de nous ne voit dans son produit que son propre intérêt matérialisé; il voit dans le produit d’autrui un intérêt égoïste autre que le sien, indépendant de lui, un intérêt matériel qui lui est étranger.
Certes, en tant qu’être humain, tu te rapportes humai­nement à mon produit. Tu éprouves le besoin de mon pro­duit, objet de ton désir et de ta volonté. Mais ton besoin, ton désir, ta volonté sont impuissants en face de mon produit. Autrement dit, ta nature humaine (qu’un lien profond rattache nécessairement à ma production humaine) n’est pas ta puissance, elle ne te donne pas droit de propriété sur cette production, car la particularité, la puissance de la nature humaine ne sont pas reconnues dans ma production. Elles sont plutôt le lien qui te rend dépen­dant de moi, parce qu’elles te mettent dans la dépendance de mon produit. Loin d’être le moyen de te donner un pouvoir sur ma production, elles sont plutôt le moyen de me donner un pouvoir sur toi.

Le vol réciproque

Lorsque je produis plus qu’il ne me faut immédiate­ment, le surplus de ce que je produis est calculé avec raf­finement eu égard à ton besoin. C’est seulement en appa­rence que je produis ce surplus. À la vérité, je produis un autre objet, l’objet de ta production que je voudrais échanger contre ce surplus, un échange que j’ai déjà accompli dans mon esprit. Le lien social où je me trouve par rapport à toi, mon travail pour satisfaire ton besoin, n’est donc qu’une apparence, et notre intégration mutuelle n’est elle aussi qu’apparence : leur base, c’est le pillage réciproque. L’intention de voler et de tromper est, néces­sairement, bien dissimulée; notre échange étant intéressé aussi bien de mon côté que du tien — chaque égoïsme voulant dépasser l’autre — nous cherchons à nous voler réciproquement. Il est vrai que le degré de pouvoir que je reconnais à mon objet sur le tien réclame ton appro­bation pour devenir un pouvoir réel. Mais notre appro­bation réciproque du pouvoir respectif de nos objets est un combat, et pour l’emporter il faut avoir plus d’éner­gie, de force, d’intelligence ou d’habileté. Si la force phy­sique suffit, je te vole directement. Si la force physique n’est pas de mise, nous cherchons à nous duper récipro­quement, et le plus habile trompe l’autre. Peu importe, du point de vue du système dans son ensemble, lequel des deux a eu l’avantage. La tromperie idéale, escomptée, s’opère des deux côtés, autrement dit chacun a trompé l’autre dans son propre jugement.

l’ Par conséquent, pour les deux parties, l’échange se réalise nécessairement par l’intermédiaire de l’objet de la production et de la possession réciproques. Le rapport idéal avec les objets réciproques de notre production est certes notre besoin réciproque. Mais le rapport réel et vrai qui finit par s’imposer est dû uniquement à la pos­session réciproque et exclusive du produit. Ce qui donne à ton besoin de mon objet une valeur, une dignité, un effet à mes yeux, c’est uniquement ton objet, l’équivalent de mon objet. Notre produit réciproque est le moyen, la média­tion, l’instrument, le pouvoir reconnu de nos besoins les uns vis-à-vis des autres. Ta demande et l’équivalent de ta possession sont donc pour moi des titres ayant même valeur, et ta demande n’a de signification — c’est-à-dire d’effet — que si cette signification et cet effet me concernent en quelque manière. Si tu n’es qu’un être humain, privé de cet instrument, ta demande est pour toi un désir non satisfait, et pour moi un caprice irréel. En tant qu’être humain tu n’as aucun rapport avec mon objet, car moi-même je n’ai aucun rapport humain avec lui. Mais le moyen est le vrai pouvoir sur un objet, et c’est pourquoi nous considérons réciproquement notre pro­duit comme le pouvoir que chacun de nous possède sur l’autre et sur lui-même : notre propre produit a pris une attitude hostile envers nous; il semblait être notre pro­priété, mais à la vérité c’est nous qui sommes la sienne. Nous sommes nous-mêmes exclus de la vraie propriété, parce que notre propriété exclut tout autre que nous- mêmes.
Le seul langage compréhensible que nous puissions parler l’un à l’autre est celui de nos objets dans leurs rap­ports mutuels. Nous serions incapables de comprendre un langage humain : il resterait sans effet. Il serait compris et ressenti d’un côté comme prière et imploration, et donc comme une humiliation ; exprimé honteusement, avec un sentiment de mépris, il serait reçu par l’autre côté comme une impudence ou une folie et repoussé comme telle. Nous sommes à ce point étrangers à la nature humaine qu’un langage direct de cette nature nous apparaît comme une violation de la dignité humaine ; au contraire, le langage aliéné des valeurs matérielles nous paraît le seul digne de l’homme, la dignité justifiée, confiante en soi et cons­ciente de soi.
À la vérité, à tes yeux, ton produit est un instrument, un moyen pour t’emparer de mon produit, et donc pour satisfaire ton besoin. Mais à mes yeux il est le but de notre échange. Tu n’es pour moi que le moyen et l’instrument pour produire cet objet, qui est un but pour moi, de même que, inversement, tu te trouves dans ce même rap­port à mon objet. Mais : 1° chacun de nous agit comme sous le regard de l’autre; tu t’es réellement changé en moyen, en instrument, en producteur de ton propre objet afin de t’emparer du mien; 2° ton propre objet n’est pour toi que l’enveloppe concrète, la forme cachée de mon objet, car sa production signifie, veut exprimer l’ acquisition de mon objet. Tu es devenu, en fait, ton propre moyen, l’ins­trument de ton objet dont ton désir est Y esclave, et tu as accepté de travailler en esclave afin que l’objet ne soit plus jamais une aumône à ton désir. Si, à l’origine du développement, cette dépendance réciproque face à l’objet apparaît pour nous en fait comme le système du maître et de l’esclave, ce n’est là que l’expression sincère et bru­tale de nos rapports essentiels.
La valeur que chacun de nous possède aux yeux de l’autre est la valeur de nos objets respectifs. Par consé­quent, l’homme lui-même est pour chacun de nous sans valeur1.

La production humaine

Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. 1° Dans ma pro­duction, je réaliserais mon individualité, ma particularité; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifes­tation individuelle de ma vie, et, dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma per­sonnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute. 2° Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité. 3° J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour. 4° J’aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine [Gemeinwesen].
Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre.
Dans cette réciprocité, ce qui serait fait de mon côté le serait aussi du tien.
Considérons les divers moments, tels que nous les avons supposés :
Mon travail serait une manifestation libre de la vie, une jouissance de la vie. En supposant la propriété privée, le travail est aliénation de la vie, car je travaille pour vivre, pour me procurer un moyen de vivre. Mon travail n’est pas ma vie.
En second lieu, mon individualité particulière, ma vie individuelle, se trouverait affirmée dans le travail. Le tra­vail serait alors une vraie propriété, une propriété active. En supposant la propriété privée, mon individualité est aliénée à un degré tel que cette activité m’est un objet de haine, un tourment : c’est un simulacre d’activité, une activité purement forcée, qui m’est imposée par une néces­sité extérieure et contingente, et non par un besoin et une nécessité intérieurs.
Mon travail ne peut apparaître dans son objet autre­ment qu’il n’est en réalité. Il ne peut pas y apparaître ce qu’il n’est pas par nature. C’est pourquoi il ne se présente plus qu’en tant qu’expression matérielle, concrète, visible et, partant, indubitable de mon impuissance et de la perte de moi-même.

Comments (1)
  1. Bonjour,

    Merci pour le partage de ce texte et tous les autres qui se trouvent sur votre site, qui, à l’exemple de celui-ci est magnifique de lucidité car servi par une analyse clinique dont la précision et la pertinence me laissent successivement sans voix suivi d’un moment de respiration. On respire après une pareille lecture qui nous éclaire sur notre aliénation. Quelle bouffée d’oxygène! On est loin très très loin des analyses littéraires et de leurs théoriciens que je me farcis pour ma thèse en littérature et qui en fin de compte ne font que “nous rassurer sur notre néant” comme le dit très bien Francis Cousin. Là, on comprend, et le sentiment d’émancipation, même à peine perceptible, est là presque palpable pour un moment. Et c’est bon! Car on se dit, enfin je commence petit à petit à comprendre.

    Dès lors, je partage, je partage, je partage!

    Bravo encore pour le travail admirable et salutaire que vous faites.

    On est là!

    Bien à vous

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