Les électeurs du IVe arrondissement au Théâtre-Lyrique.

Il est malheureusement trop vrai que la situation devient très inquiétante.
Les rangs des fédérés s’éclaircissent de jour en jour, non seulement parce que la mort en enlève les plus dévoués, mais aussi parce que la lassitude s’empare des autres.
La démarche des francs-maçons est demeurée sans résultat1. La province reste sourde à nos appels réitérés. L’idée d’un congrès de délégués des conseils généraux, en vue d’obliger Versailles à convoquer une nouvelle Assemblée ayant pour mission de faire cesser la lutte, a piteusement échoué, faute d’énergie de la part de ses promoteurs.
Les amis prétendus impartiaux de la Commune, entrés dans les ligues pour la «Défense des droits de Paris», sont tellement «impartiaux» que mieux vaudrait de francs ennemis2.
Leurs démarches, dites conciliatrices, n’ont fait que jeter l’incertitude et l’irrésolution dans bon nombre d’esprits qui ne comprennent pas qu’une action énergique peut seule contraindre Versailles à traiter avec la Commune3.
Ces ligues ne servent en réalité qu’à couvrir un tas d’intrigues réactionnaires contre lesquelles nous avons à nous débattre à l’intérieur.
D’autre part, les suspicions provoquées contre la minorité ont aussi porté de tristes fruits.
La défiance s’est introduite dans les rangs des combattants, entre ceux qui prennent parti pour l’une ou pour l’autre des fractions du Conseil, et beaucoup se croient déjà trahis.
Dans de telles circonstances, nous avons cru nécessaire, nous autres du IVe arrondissement, dont un délégué seulement, le citoyen Amouroux4, s’est rangé avec la majorité, de convoquer nos électeurs au Théâtre-Lyrique pour leur expliquer notre décision et aussi pour les mettre en garde contre les conclusions démoralisantes qu’on a faussement tirées.
Tout s’est passé loyalement, comme cela doit être entre gens qui s’estiment.
Le citoyen Arthur Arnould5 a d’abord exposé les mesures administratives prises dans l’arrondissement depuis notre élection à la Commune, et rendu justice à la commission municipale dont l’actif dévouement a grandement facilité notre besogne. Ce compte rendu a été approuvé sans restrictions par les nombreux électeurs présents.
D’accord avec les citoyens Arnould, Clémence6 et Eugène Gérardin7, j’ai abordé ensuite la question relative à la déclaration de la minorité communale et raconté les circonstances dans lesquelles se sont faites successivement les élections des deux Comités de salut public8 ; comment et pourquoi nous en avons combattu l’institution au nom même du mandat reçu de nos électeurs. Puis j’ai expliqué comment, n’étant plus consultés par nos collègues sur les mesures à prendre, nous avons été amenés logiquement, non à nous « retirer sous nos tentes», comme l’ont à tort affirmé certains journaux, mais à déclarer que nous ne nous présenterions plus aux séances du Conseil, notre présence n’y ayant plus de raison d’être.
– Vous deviez alors donner votre démission ! s’écrie un des assistants.
– En temps normal, c’est évidemment ce que nous eussions fait, citoyen. C’eût été en effet la seule conduite à tenir. Mais c’est précisément la seule chose, qu’en raison de la situation créée par Versailles, nous ne pouvions faire sans qu’alors on eût eu raison de nous accuser de lâcheté. Or, sachez-le bien, citoyens, nous ne nous reconnaissons pas le droit de décliner la responsabilité d’aucun des actes de la Commune. En acceptant de vous notre mandat de délégués à la Commune, nous avons du même coup accepté d’encourir jusqu’au bout les risques de ce périlleux honneur.
«Si nous avons constaté les différences qui existent entre nous et la majorité de la Commune, ce n’est pas pour attirer le blâme sur les uns et l’éloge sur les autres, mais pour que les principes sur lesquels la Commune est édifiée sortent glorieux et invincibles de la tombe que lui préparent ses ennemis… »
À la presque unanimité des deux mille électeurs présents notre conduite a été approuvée, ainsi que les explications que nous en avons données.
Mais en même temps l’assemblée nous invite à revenir sur notre décision et à assister de nouveau aux séances du Conseil, la majorité ayant promis de modifier son attitude envers nous.

Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, De juin 1848 à la Commune

1 Elle était nécessairement vouée à échouer, comme toute démarche visant hypocritement à concilier l’inconciliable: le gouvernement de Thiers et la Commune, le Capital et le Prolétariat, la Loi et la Révolution, la Mort et la Vie…

2 La Ligue d’union républicaine des droits de Paris fut une formation politique française fondée en avril 1871 pour tenter une conciliation entre la Commune et le gouvernement versaillais. Elle était essentiellement composée d’anciens membres du “parti des maires”, dont Clémenceau, auxquels se joignirent des représentants de la société civile, journalistes, médecins, avocats, négociants et fabricants, représentants d’une moyenne bourgeoisie se disant attachée aux droits de la capitale mais consternée par l’extrémisme des insurgés.
35 ans après la Commune, Clémenceau, “Le Briseur de grèves”, se révélera en effet un ennemi plus franc du prolétariat…

3 Ces fallacieuses “conciliations” permirent à Thiers de gagner du temps pour préparer la répression…

4 Charles Amouroux (1843-1885): ouvrier chapelier ; franc-maçon ; membre de la Garde nationale et élu à son Comité central ; membre de l’Internationale ; membre de la Commune ; vota pour le Comité de salut public ; secrétaire du Conseil, puis chargé des Relations extérieures ; il sera déporté en Nouvelle-Calédonie.

5 Arthur Arnould (1833-1895): ancien employé de l’Assistance publique ; homme de lettres ; journaliste d’opposition au Second Empire ; membre de l’Internationale ; membre de la Commune ; membre de la Commission des Relations extérieures, puis de celle du Travail et de l’Echange (6 avril), puis des Subsistances (21 avril) et enfin de l’Enseignement (4 mai) ; chargé du Journal Officiel de la Commune (1er mai) ; de tendance proudhonienne et anarchisante, appartient à la minorité du Conseil et vote contre la création du Comité de salut public ; après la Semaine sanglante, il se réfugiera en Suisse.

6 Adolphe Clémence (1838-1889): petit-fils du babouviste Clémence qui fut de la conjuration des Égaux ; ouvrier relieur ; un des fondateurs de l’Internationale ; collabore à La Tribune ouvrière, organe de la section française de l’AIT ; membre de la Commune ; membre de la Commission de la Justice ; membre de la minorité, il vote contre la création du Comité de salut public ; après la Semaine sanglante, il se réfugiera en Suisse.

7 Eugène Gérardin (1827-?): ouvrier peintre en bâtiment ; un des dirigeants parisiens de l’Internationale ; poursuivi par le Second Empire ; membre du Comité central républicain des Vingt arrondissements ; membre de la Commune ; membre de la Commission du Travail et de l’Échange ; opposé à la création du Comité de salut public ; pendant la Semaine sanglante, il combattra sur les barricades, et se rendra aux Allemands qui le livreront aux troupes versaillaises ; il sera déporté en Nouvelle-Calédonie.

8 Un premier Comité de salut public de 5 membres, dont les attributions n’étaient pas précisées, fut élu le 1er mai. Il ne régla pas les problèmes et interféra souvent avec les décisions des délégués (en particulier le délégué à la Guerre, Rossel). Aussi un nouveau Comité fut élu le 9 mai, dont les nouveaux membres étaient des blanquistes ou des jacobins.

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