Après avoir publié des extraits mettant en évidence le rôle contre-révolutionnaire de la CNT-FAI et du POUM, nous mettons en ligne un court passage, tiré également de l’ouvrage de Grandizo Munis, à propos des groupes de radicaux qui scissionnèrent de ces organisations. Un fait intéressant est la pratique de leur intervention, malgré les étiquettes – bolchévique-léninistes ou anarchistes – dont s’affublait encore ces fractions. En hommes d’action, Munis et ses camarades, ainsi que les Amis de Durruti, furent présent sur les barricades pour exiger le maintien de la lutte, pour dénoncer l’attitude des pseudo-révolutionnaires et pour appeler à la dictature du prolétariat.

Le premier paragraphe de cet extrait fait écho au passage du Manifeste de Marx et Engels, à propos des groupes communistes et de leurs positions[1]. Le mouvement réel ayant fait du chemin, nous pouvons, à la lumière des barricades qui ont suivi celles de 1848 et de 1871, et d’après les correspondances[2] et les ajouts[3] au Manifeste, nuancer le propos de Munis… Aucune organisation communiste ne déclenchera le mouvement mais toutes lui donneront énergiquement leur appui dès le premier instant et s’efforceront de lui donner une cohésion et des objectifs anti-politiques. La dictature du prolétariat, tout en étant la prise du pouvoir par ce dernier, est la négation de tout pouvoir, économique et politique, et la négation, par lui-même, du prolétariat. Cet acte politique – le dernier de l’Histoire ! – est donc simultanément un acte anti-politique.

Nous en profitons pour citer un passage du texte affirmant les positions essentielles du groupe Guerre de Classe, texte également intitulé, adéquatement, Ce qui nous distingue[4] :

[La pratique de l’intervention communiste] est en même temps un produit historique du mouvement social réfractaire et un facteur actif dans le développement théorico-pratique de ce mouvement dialectique.

Les groupes qui surgissent ici ou là pour affirmer la continuité du courant communiste historique, entre les cycles de révolution et de contre-révolution, ne sont pas en conséquence séparés de la classe prolétarienne dans le mouvement de sa constitution révolutionnaire générale. Ainsi, ils ne peuvent viser à la représenter, la diriger ou à s’y substituer. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et capitalistes, ces groupes tentent, vaille que vaille, de représenter toujours le plus en avant la critique radicale et les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les groupes communistes sont donc la fraction qui essaye d’être la plus résolue du mouvement historique prolétaire de tous les pays, la tendance récalcitrante qui fait passerelle entre les échecs du passé et les res-surgissements à venir et qui tente d’aiguiser toutes les apparitions sociales contestataires vers la radicalité la plus extrémiste possible.

Théoriquement, ils se définissent de façon anti-élitiste par rapport au reste du prolétariat par le fait qu’ils possèdent, en fonction des conditions historiques, de leur expérience et des acquis méthodologiques qui en résultent, une intelligence plus claire des conditions, de la marche et des fins générales de la dialectique du mouvement vers l’auto-abolition du prolétariat. Mais cela ne leur donne cependant aucune prérogative ou primauté quelconque, simplement l’aptitude à pouvoir entreprendre d’appréhender avec humilité le déterminisme de la dialectique de l’humus historique qui explique pourquoi ce qui est ne peut pas ne pas être…

Leur intervention a pour axe principal la participation aux luttes du mouvement prolétarien contre le spectacle de la marchandise tout en y dénonçant systématiquement les mystifications rénovatrices du Capital et toutes les idéologies réformistes de ses défenseurs au sein même de ce mouvement. Ceci ayant pour objet de contribuer à la formation de groupes ouvriers maximalistes qui seront par leur coordination et leur extension spontanées des jalons de conscience critique vers la constitution organique de l’organisation autonome du prolétariat révolutionnaire. Cette pratique ne peut se concevoir évidemment qu’à l’échelle de la planète dans la perspective radicale et centralisée de la PRATIQUE MAXIMALISTE MONDIALE DU PROLÉTARIAT UNIVERSEL, DE LA CRISE TERMINALE DU CAPITAL AU SURGISSEMENT DE LA COMMUNAUTÉ HUMAINE UNIVERSELLE.

[…]

L’ÉMANCIPATION DU PROLÉTARIAT SERA EXCLUSIVEMENT L’ŒUVRE DE L’AUTO-MOUVEMENT DU PROLÉTARIAT LUI-MÊME CONTRE TOUS CEUX QUI ENTENDENT PARLER A SA PLACE !

Guerre de Classe, Ce qui nous distingue


Seuls les deux groupes déjà mentionnés, la Section bolchévique-léniniste d’Espagne[5] et les Amis de Durruti, se mirent entièrement aux côtés du prolétariat pendant les journées de mai. Aucune de ces organisations n’avait déclenché ce mouvement. Mais toutes les deux lui donnèrent énergiquement leur appui dès le premier instant, et s’efforcèrent de lui donner une cohésion et des objectifs politiques. Le premier jour de lutte, l’organisation trotskiste imprima le tract suivant, qui connut une grande popularité sur les barricades, où même les ouvriers cénétistes le distribuaient :


VIVE L’OFFENSIVE RÉVOLUTIONNAIRE !
Pas de compromis. Désarmement de la Guardia Civil et des asaltos réactionnaires[6]. Le moment est décisif. La prochaine fois, il sera trop tard. Grève générale dans toutes les industries qui ne produisent pas pour la guerre. Seul le pouvoir prolétarien peut nous assurer la victoire militaire.
ARMEMENT TOTAL DE LA CLASSE OUVRIÈRE !
VIVE L’UNITÉ D’ACTION CNT-FAI-POUM !
VIVE LE FRONT RÉVOLUTIONNAIRE DU PROLÉTARIAT !
DANS LES ATELIERS, LES USINES, SUR LES BARRICADES :
COMITÉS DE DÉFENSE RÉVOLUTIONNAIRE !

Section bolchévique-léniniste d’Espagne (pour la IVe Internationale)


Le jour suivant, les Amis de Durruti distribuaient un tract, dont voici les principaux extraits[7] :


CNT-FAI
GROUPE DES AMIS DE DURRUTI
Travailleurs, exigez avec nous :
Une direction révolutionnaire, le châtiment pour les coupables, le désarmement de tous les corps armés qui participèrent à l’agression ;
La dissolution des partis politiques qui se sont soulevés contre la classe ouvrière.
Ne leur laissons pas la rue, la révolution avant tout.


Un second tract des Amis de Durruti, dont je n’ai pas en ma possession le texte complet, lançait ces deux consignes : « Junte révolutionnaire » et « Tout le pouvoir au prolétariat », qui coïncidaient entièrement, à la terminologie près, avec le contenu d’un autre tract trotskiste dont je n’ai pas non plus conservé d’exemplaire.

Résultat d’une énorme importance, si l’on tient compte de la filiation anarchiste des Amis de Durruti. Ces deux consignes étaient absolument justes, même si la réalisation de la prise de pouvoir ne pouvait pas être une conséquence immédiate, autant à cause de la faiblesse des deux seules organisations qui soutenaient l’insurrection de mai, qu’à cause de l’absence de connexion entre le prolétariat catalan et celui du reste du pays. La défaite ne diminue en rien l’importance du fait que les Amis de Durruti aient su tirer de cette expérience la nécessité pour le prolétariat de prendre directement le pouvoir politique par le biais de ses propres organes représentatifs. Cette conclusion nettement politique et révolutionnaire aura une grande importance en d’autres occasions dans le futur des masses suivant la CNT ; même si elle semble pour le moment perdue dans la bourrasque de la défaite. Toujours est-il qu’au milieu du fracas des armes, Solidaridad Obrera, exprimant l’opinion du camp du « Alto el fuego ! »[8], traita les Amis de Durruti de provocateurs et d’agents capitalistes. En réalité, la grande majorité des militants de la CNT sympathisait avec eux et n’ignorait pas qui étaient les véritables agents capitalistes. Les deux positions qui se définirent en mai 1937 au sein de la CNT – celle de la fraternisation avec les gardes d’assaut et les staliniens, et celle de la prise du pouvoir politique par le prolétariat – se feront de nouveau face dans le futur, soit pour faire de cette centrale syndicale un instrument de plus pour l’État réactionnaire, soit pour la sauver au bénéfice de la révolution[9]. Ni le travail des Amis de Durruti, ni celui de la Section bolchevique-léniniste n’aura été vain.

Grandizo Munis, Leçons d’une défaite, promesse de victoire


[1] « Ils combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière ; mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l’avenir du mouvement. »

Marx/Engels, Manifeste du parti communiste (1848)

[2] « Dans le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, je remarque comme tu le verras si tu le relis que la prochaine tentative de la révolution en France devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire en d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais à la détruire. »

Lettre de Marx à Kugelmann, 12 avril 1871

[3] « Étant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu’a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d’abord de la révolution de février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que “la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. »

Marx/Engels, préface à l’édition allemande du Manifeste du parti communiste (1872)

[4] http://guerredeclasse.fr/a-propos/

[5] À ce moment-là, Munis faisait partie de ce groupe de tendance trotskiste.

[6] Il s’agit des gardes civils et des gardes d’assaut, corps armés de l’État républicain servant au maintien de l’ordre.

[7] La traduction complète du tract est disponible ici : http://guerredeclasse.fr/2022/05/24/necessite-dune-junte-revolutionnaire/

[8] « Cessez le feu ! »

[9] Quinze ans après les événements de mai 1937 et après clarification, Munis fera la critique définitive, avec Benjamin Péret, du syndicat : http://guerredeclasse.fr/2018/11/19/les-syndicats-contre-la-revolution/

Comments (3)
  1. Grandizo Munis : Grandizo est le nom de famille de Manuel Grandizo dont le pseudo était (c)Munis(mo).

    “En hommes d’action, Munis et ses camarades, ainsi que les Amis de Durruti, furent présent sur les barricades” : Munis était, au moment de la semaine sanglante à Barcelone, au front et n’a donc pas combattu sur les barricades. Par contre Jaime Fernandez, son camarade qui avait intégré le POUM en application des recommandations de Trotsky (avec lesquelles Munis n’était pas d’accord) et qui, plus tard, rejoignit, à sa sortie de prison espagnole, Munis qui avait créé en 1961 le Fomento Obrero Revulocionario, combattit sur les barricades et se retrouva lui aussi condamné à mort par la république dominée par les staliniens, enfermé à Montjuich, puis incarcéré dans un camp de concentration, une fois sa peine commuée.

    • En effet, il semblerait que Munis n’ait pas été à Barcelone lors des journées de mai: arrivée à Paris fin avril, il serait revenu en Espagne fin mai. https://serhistorico.net/2019/02/07/manuel-fernandez-grandizo-y-martinez-g-munis-1912-1989-eulogio-fernandez-agustin-guillamon/
      Après, ce qui est essentiel, c’est la présence – et l’action – de ces deux groupes (la SBLE de Munis et les Amis de Durruti) sur les barricades, contre les mots d’ordre du gouvernement de Valence, de la Généralité, de la CNT-FAI et du POUM. Les incontrôlables qui se battaient aux côtés des prolétaires ont constitué des groupes ORGANIQUES. Peu importe donc si un membre était absent lors des affrontement: la rédaction d’un tract ou la liaison avec des camarades de l’étranger, par exemple, faisait aussi parti du combat du moment.

      • On est bien d’accord, c’est un petit détail.

        Autre petit détail : vous avez écrit, en présentation d’un autre texte extrait de Jalones de derrota, promesa de victoria : “animateur d’un groupe d’ultragauche (Fomento Obrero Revolucionario), depuis les années cinquante jusqu’à sa mort, en France comme en Espagne.”
        Le FOR a été fondé pour l’Espagne (journal Alarma) en 1961. En 1978, fut créée la section française du FOR mais Munis n’y fut pas pour grand chose et ne fut que très exceptionnellement présent à ses réunions.

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