Dans la perspective de la compréhension des journées de mai 37, nous publions à présent un article tiré de la revue El Amigo del Pueblo affiliée aux « Amis de Durruti », organisation anarchiste fondée en mars 1937 dont les membres étaient des miliciens de la colonne Durruti (son meneur, Buenaventura Durruti, avait été tué opportunément sur le front quelques mois plus tôt après s’être prononcé contre les décrets de militarisation des milices). Conscients du processus contre-révolutionnaire en plein essor, ils s’opposèrent ainsi à la collaboration de la direction de la CNT avec le gouvernement central républicain et de la Généralité catalane. Ils réclamèrent notamment le remplacement du gouvernement bourgeois de la Généralité par une junte révolutionnaire ; ceci marquant la rectification théorique tirée d’une expérience pratique d’un groupe issu d’une idéologie anarchiste. Malgré quelques limitations théoriques, surtout à propos de l’origine extérieure d’un programme révolutionnaire, ils saisirent, sans la nommer directement, la nécessité d’imposer la dictature du prolétariat face à toutes les forces contre-révolutionnaires, et ceci résumé par leur formule : « Un programme et des fusils ! ».

Le début des journées de mai leur offrit un terrain propice pour agir même s’ils ne purent concrétiser leur consigne de création d’une junte révolutionnaire et contrer les ministres de la CNT, pompiers de service envoyés pour éteindre le feu social…

Nous joignons sous le texte leur tract distribué le 5 mai sur les barricades et désavoué le soir même par la direction de la CNT. Et nous profitons de rappeler que certains membres des Amis de Durruti ont donné leur vie pour le transmettre…

Nécessité d’une junte révolutionnaire

Dans l’éditorial du numéro précédent, nous établissions la nécessité qu’il est absolument indispensable de posséder une théorie révolutionnaire pour pouvoir exercer l’influence décisive dans la rue. Et nous affirmions que la C.N.T. et la F.A.I. ne surent pas tirer l’esprit révolutionnaire des journées de juillet et de mai parce qu’elles manquaient de cette précision théorique que notre groupement proposa.

Un des aspects que nous considérions les plus importants de cette conception qui consiste à tirer des enseignements au lendemain des journées de rue, est celui qui a rapport à la défense de la révolution.

Nous, militants de la C.N.T. et de la F.A.I. qui nous groupons dans les « Amis de Durruti », nous croyons que nécessairement on doit veiller à la pureté des principes révolutionnaires durant les jours fiévreux de l’agitation insurrectionnelle, et nous sommes complètement convaincus que, durant une période plus ou moins longue, on doit exercer une tutelle qui consiste à acheminer et diriger le rythme de la révolution dans la direction qui se manifeste toujours dans les premiers instants.

Les révolutions créent dans toutes les grandes commotions sociales de nouveaux organismes qui sont revêtus de fonctions spécifiques. Dans le cours de l’année écoulée, nous trouvons des exemples probants que ces organismes nés des entrailles des nouveaux temps, eurent un remarquable esprit d’innovation. Mais les erreurs commises furent telles que de ces organismes qui auraient pu situer la « nouvelle Espagne » sur un plan de rénovation, au bout de douze mois d’une lutte sanglante, deviennent l’armature bureaucratique qui est l’expression exacte de l’étape antérieure au 19 juillet.

La couteuse expérience vécue nous incline à nous affirmer pour l’indiscutable nécessité d’orienter le peuple dans les instants insurrectionnels et les moments qui suivent immédiatement le choc violent. Acceptant cette thèse, on doit concrétiser la manière d’édifier cet organisme dirigeant et défenseur de la révolution.

Les formes étatiques, avec leur engrenage compliqué, ont complètement échoué. La machine étatique asphyxie, et finit par créer de nouvelles promotions de privilégiés et de défenseurs de quelques améliorations qui appartiennent à un nombre restreint d’individus. Il est nécessaire, pour le bon fonctionnement de la société naissante, d’avoir une formule plus souple qui permette de remplir loyalement les fonctions sociales inhérentes au nouveau temps.

La constitution d’une junte révolutionnaire est une prémisse inévitable. Cette junte sera constituée par une représentation véritable des travailleurs qui descendirent dans la rue les armes à la main. Seuls, les hommes des barricades peuvent défendre la révolution, et ce sont les seuls qui ne vendront ni ne trahiront les fruits du triomphe.

Du mouvement de juillet, nous devons tirer la conclusion que nous devons anéantir les ennemis de la révolution sans pitié. Ne pas l’avoir fait fut une erreur capitale que nous venons de payer chèrement. Cette mission de caractère défensif sera le rôle de la junte révolutionnaire qui doit être inexorable avec les groupements adversaires.

La durée de la tutelle que doivent exercer les travailleurs révolutionnaires dépendra du temps que mettra à se consolider le nouvel état de choses. Mais ce dont on doit se préserver, c’est que par sentimentalisme, par lâcheté, par incapacité ou par confusionnisme, on tombe de nouveau dans les déviations qui ont fait échouer pour le moment un passé plein d’espérance qui s’est changé en une inconnue de plus.

L’importance de la constitution d’une junte révolutionnaire est formidable. Il n’est point besoin d’épiloguer davantage. C’est la résultante d’une série d’échecs et de désastres. C’est la rectification catégorique de la ligne suivie jusqu’à l’heure actuelle.

En juillet, se créa un comité antifasciste1 qui ne répondait pas à l’envergure de cette heure sublime. Comment pouvait se développer l’embryon issu des barricades, avec un coude à coude des amis et des ennemis de la révolution ? Le comité antifasciste n’était pas par sa composition la représentation de la lutte de juillet.

Il est nécessaire de canaliser les désirs violents qui se manifestent dans la rue, et si on permet qu’on les falsifie dans les premiers moments, il est sûr que dans les instants suivants, la dégénérescence qui s’était manifestée dans les formes premières se continuera.

Il n’y a aucun doute que si dans les commencements se maintient une expression rigide et inaltérable, la révolution atteindra la limite pour laquelle tant de vies furent sacrifiées.

En outre, il existe une couche déterminée de la population qui, quoiqu’elle tende à s’adapter à chaque état nouveau, le fait par simple instinct de conservation. Ces individus se trouvent dans les syndicats et sur les lieux de travail. On doit qualifier cette couche de la population de « divorces de la révolution », et on ne peut leur concéder aucune représentation dans les nouveaux organismes et encore moins peut-on confier des responsabilités à ceux qui sont des ennemis déclarés.

Pour les raisons qui précèdent, nous sommes partisans de ce que dans la junte révolutionnaire participent seuls les ouvriers des villes et des champs et les combattants qui dans les instants décisifs de la lutte se sont manifestés comme des paladins de la révolution sociale. Si l’on tient compte de ce rapport de valeurs révolutionnaires, on n’assistera pas à nouveau au spectacle d’une victoire gagnée par les travailleurs et dont la classe opposée tire le bénéfice.

Le groupement « Les Amis de Durruti » qui sut faire une critique exacte des journées de mai, sentit, dès ce moment, la nécessité de la constitution d’une junte révolutionnaire telle que nous la concevons et croyons indispensable pour défendre la révolution des attaques des couches qui, sans aucun doute, poignarderont les conquêtes qu’il faudra tôt ou tard reprendre les armes à la main.

El Amigo del Pueblo n° 6, 12 août 1937


TRAVAILLEURS !
Une junte révolutionnaire. Exécution des coupables.
Désarmement de tous les corps armés.
Socialisation de l’économie.
Dissolution des partis politiques qui ont agressé la classe des travailleurs.
Ne cédons pas la rue. La révolution avant tout.
Nous saluons nos camarades du POUM qui ont fraternisé dans la rue avec nous.
VIVE LA RÉVOLUTION SOCIALE ! À BAS LA CONTRE-RÉVOLUTION !


Notes :

1 Nous reviendrons dans une publication ultérieure sur le rôle du Comité Central des Milices Antifascistes en tant que concession faite à la contre-révolution dès juillet 1936 et qui prendra le dessus par la suite…