La grande richesse radicale de Marx, malgré les limites historiques de sa perception est d’avoir pu produire lui-même l’au-delà possible des limites en question lorsque, quittant le territoire subjectiviste de l’empirisme et de l’immédiatisme, il sut dialectiser révolutionnairement le déterminisme de l’histoire universelle…

Contre toutes les sectes de l’économie politique réformée, il fut le seul à pouvoir faire surgir la critique radicale de l’économie politique en tant qu’auto-mouvement réel du prolétariat communiste pour la liquidation de l’économie et de la politique…

A rebours de toutes les cliques proudhonistes, lassaliennes, blanquistes, bakouninistes, social-démocrates dont les bolchéviques ne furent d’ailleurs que la métastase la plus étatico-policière et qui voulaient toutes – par delà leurs divergences – organiser du dehors la lutte de la classe ouvrière, Marx fut le seul qui sut voir, comprendre et dire que l’auto-émancipation du prolétariat est le mouvement historique indépendant de la classe elle-même qui se nie en tant que classe et qui du même coup abolit toutes les chefferies, toutes les classes, la marchandise, le salariat et l’État… A l’inverse de toutes les chapelles avant-gardistes néo-capitalistes qui veulent diriger le prolétariat pour qu’il demeure la classe du travail, les communistes simple partie avancée de l’immanence de son auto-conscience générale participent de manière anti-hiérarchiste, à son auto-homogénéisation communiste pour qu’il puisse devenir la classe révolutionnaire de l’anti-travail…

Dans cette perspective, la lettre à F. Bolte rédigée en novembre 1871 au sortir de la Commune et que l’on doit mettre en parallèle avec la Guerre Civile en France reliée évidemment à la Préface à l’édition allemande de 1872 du Manifeste constitue un moment méthodologique majeur pour appréhender la perspective historique de l’implication réciproque déterministe; auto-invalidalidation crisique du Capital <=> auto-négation révolutionnaire du Prolétariat…


Lettre à F. Bolte – Karl Marx
Londres, le 23 novembre 1871.

…L’Internationale a été fondée pour mettre à la place des sectes socialistes ou semi-socialistes l’organisation réelle de la classe ouvrière. Les statuts primitifs ainsi que l’Adresse inaugurale montrent cela au premier coup d’œil. D’autre part, l’Internationale ne pourrait se maintenir si la marche de l’histoire n’avait pas déjà pulvérisé le monde des sectes. L’évolution du sectarisme socialiste et celui du véritable mouvement ouvrier vont constamment en sens inverse. Tant que les sectes se justifient (historiquement), la classe ouvrière n’est pas encore mûre pour un mouvement historique indépendant. Dès que celle-ci est arrivée à cette maturité, toutes les sectes sont essentiellement réactionnaires. Cependant, il s’est reproduit dans l’histoire de l’Internationale ce que l’histoire montre partout. Le périmé cherche toujours à se reconstituer et à se maintenir au sein de la forme nouvelle.

Et l’histoire de l’Internationale a été une lutte continuelle du Conseil général contre les sectes et les tentatives d’amateurs, qui tentèrent toujours de se maintenir contre le mouvement réel de la classe ouvrière au sein de l’Internationale elle-même. Cette lutte a été menée dans les Congrès, mais bien davantage encore dans les négociations privées du Conseil général avec chaque section en particulier.

Comme à Paris les proudhoniens (mutuellistes) étaient les co-fondateurs de l’Association, ils tinrent naturellement la barre durant les premières années. Plus tard, par opposition à eux, se sont formés là, naturellement, des groupes collectivistes, positivistes, etc.

En Allemagne — la clique lassallienne. J’ai moi-même correspondu deux ans avec le fameux Schweitzer, en lui démontrant irréfutablement que l’organisation de Lassalle n’est qu’une simple organisation de secte et que, comme telle, elle est hostile à l’organisation du mouvement ouvrier réel à laquelle tend l’Internationale. Il avait ses « raisons » pour ne pas comprendre.

A la fin de 1868, le Russe Bakounine est entré dans l’Internationale avec le but de constituer au sein de celle-ci une deuxième Internationale ayant lui pour chef, sous le nom d’« Alliance de la démocratie socialiste ». Lui — homme sans aucun savoir théorique — prétendait représenter dans chaque corps particulier la propagande scientifique de l’Internationale et faire de cette propagande la mission spécifique de cette deuxième Internationale au sein de l’Internationale. Son programme était un mic-mac superficiellement formé de rafles à droite et à gauche — égalité des classes (!), abolition du droit d’héritage comme point de départ du mouvement social (absurdité saint-simonienne), athéisme imposé comme dogme aux associés, etc. et, comme dogme principal (proudhonien), abstention du mouvement politique.

Ce conte d’enfant trouva de l’écho (et a encore quelque consistance) en Italie et en Espagne, où les conditions matérielles du mouvement ouvrier sont encore peu développées, et parmi quelques doctrinaires vaniteux, ambitieux et creux en Suisse romande et en Belgique.

Pour M. Bakounine, la doctrine (son fatras mendigoté chez Proudhon, Saint-Simon, etc.) était et est toujours chose accessoire — simple moyen de se faire personnellement valoir. Si comme théoricien il est zéro, comme intrigant il est dans son élément.

Le Conseil général a eu des années à combattre cette conjuration (appuyée jusqu’à un certain point par les proudhoniens français, surtout dans le Sud de la France). Il a finalement porté le coup longtemps préparé par les résolutions de la Conférence numérotées 1, 2 et 3, IX, XVI et XVII1.

Il va de soi que le Conseil général n’appuie pas en Amérique ce qu’il combat en Europe. Les résolutions 1, 2, 3, et IX donnent maintenant au Comité de New York les armes légales pour mettre fin à tout ce qui est sectes et groupes d’amateurs, et, en cas de besoin, pour les exclure.

… Le mouvement politique de la classe ouvrière a naturellement pour but final la conquête du pouvoir politique pour elle, et pour cela est naturellement nécessaire une organisation préalable de la classe ouvrière, organisation ayant atteint un certain point de son développement et issue directement de ses luttes économiques.

Mais d’autre part, tout mouvement dans lequel la classe ouvrière s’oppose aux classes dominantes en tant que classe et cherche à les contraindre par la pression de l’extérieur est un mouvement politique. Par exemple, la tentative de forcer des capitalistes, au moyen de grèves, etc., dans telle ou telle usine ou branche d’industrie, à réduire le temps de travail, est un mouvement purement économique ; au contraire, le mouvement ayant pour but de faire édicter une loi des huit heures, etc., est un mouvement politique. Et c’est ainsi que partout les mouvements économiques isolés des ouvriers donnent naissance à un mouvement politique, c’est-à-dire un mouvement de la classe pour réaliser ses intérêts sous une forme générale, une forme qui possède une force générale socialement contraignante. Si ces mouvements supposent une certaine organisation préalable, ils sont tout autant à leur tour des moyens de développer cette organisation.

Là où la classe ouvrière n’est pas encore allée assez avant dans son organisation pour entreprendre une campagne décisive contre la force collective, c’est-à-dire la force politique des classes dominantes, elle doit en tout cas être éduquée en vue de cela par une agitation continue contre l’attitude hostile à notre égard qu’observent en politique les classes dominantes. Dans le cas contraire, elle reste aux mains de celles-là une balle à jouer, comme l’a montré la Révolution de septembre en France2 et comme le montre dans une certaine mesure le jeu qui, jusqu’à l’heure qu’il est, réussit encore en Angleterre à MM. Gladstone et Cie.



Lien vers la vidéo youtube :
https://www.youtube.com/watch?v=2indXZH4WB0


1 Ces résolutions de la Conférence de Londres de la Ie Internationale (septembre 1871) sont consacrées aux problèmes suivants : consolidation de l’Internationale, affaiblissement du centralisme et du rôle dirigeant du Conseil général ; nécessité d’un parti politique indépendant du prolétariat et d’un lien indissoluble entre la lutte politique et la lutte économique ; liquidation du groupement fractionnel des bakouninistes.

2 Il s’agit de la révolution démocratique bourgeoise qui, à Paris, le 4 septembre 1870, renversa le Second Empire et instaura la Troisième République.

Comments (1)
  1. Bonjour,

    Ce que je note dans l’opposition Bakounine / Marx, c’est que du point de vue de Bakounine, le prolétariat ne peut que se libérer par lui-même de manière spontanée, tandis que Marx veut un parti politique fort centralisé des masses prolétaires. Hors pour Bakounine, le parti politique n’aura d’autres effets que de produire des chefs de parti qui par conséquent s’accapareront le pouvoir par la suite. Il en va de même de l’État, Bakounine ne veut pas d’État transitoire car quand ceux qui seront au pouvoir de cet État voudront garder le pouvoir par la suite. D’une certaine manière, on peut dire que l’Histoire a donné raison sur ces 2 point à Bakounine, la dictature bolchévique Léniniste et Staliniste n’a jamais engendrée le Communisme comme but final.

    Je trouve qu’il est dommage que toute cette pensée de Marx par rapport à la nécessité d’un parti politique, d’un État de transition n’a pas d’écho dans le discours de Francis Cousin.

    Cordialement.

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